Nous étions une histoire, Olivia Elkaim

Nous étions une histoireJ’ai dit sur My Boox tout le bien que j’ai pensé du roman d’Olivia Elkaim (Stock, février 2014, 256 pages, 18,50 €).

 

« Nous sommes une famille sans histoire. », c’est ce que répète la mère d’Anita à qui veut bien l’entendre. Anita pourtant en raconte, qui est scénariste pour la télévision. « T’as plein d’histoires à raconter, mais tu veux pas fracturer ta carapace. » lui reproche le producteur avec qui elle travaille. 

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Depuis la naissance de son fils Orson, Anita a l’impression de se « trimbaler le ventre ouvert », toutes ses tripes à l’air libre. Et elle se sent « aspirée dans un trou de mégot », les trous des mégots de l’enfance et des souvenirs, ceux qui maculaient la toile cirée dont était recouverte la table de chez sa grand-mère, cité des Lierres.

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Ce n’est pas d’hier que l’on sait qu’il est difficile de savoir où l’on va sans savoir d’où l’on vient. Mais on a beau le savoir… Anita s’en va. Marseille. La cité des Lierres. Le psychiatre à Belsunce. Qui finira par lui rappeler le proverbe yiddish : « Sept fois à terre, huit fois debout. » Anita est la fille de Rosie, qui a épousé le folklore juif en même temps que son homme. Rosie qui, petite fille, a lâché « Il y a un monsieur qui habite avec nous. » à son père venu les retrouver, sa mère et elle, après deux ans de séparation.

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J’ai beaucoup aimé le récit du périple d’Anita partie enterrer ses morts. D’autant plus que je connais bien certains des lieux par lesquels passent les personnages.

Ci-dessous, pour compléter, un florilège de passages choisis.

 

« Il est attendu que je m’extasie.

Rien ne m’émerveille.

Je guette l’instant, millième de seconde, où je serai secouée, transportée, convertie. J’attends que l’amour maternel tombe sur mes épaules comme l’amour du Christ, en une colonne de lumière, de joie irradiante.

Mais rien.

Je suis seule, chair corrompue et vide. » (page 33)

 

« Nous ne partirons plus à l’aventure, c’est fini. » (page 37)

 

« Je n’écris jamais, d’habitude. Rien ne me vient en mots. Tout me vient toujours en images, en séquences de films. » (page 50)

 

« Ma mère ne parle jamais de sa mère. A personne. Ni à ses amis, ni à mon père, ni à moi, comme si elle n’avait pas de mère, comme si elle ne s’inscrivait dans aucune histoire familiale.

Odette est le tabou absolu. » (page 56)

 

« Ma mère, mes amis, mes collègues, les commerçants, des inconnus au square, dans l’autobus, un chauffeur de taxi, tout le monde me pose cette question : « Alors, c’est le bonheur ? », sans attendre de réponse.

Que leur dire ? » (page 73)

 

« Quand tu deviens médecin, tu ne peux plus t’empêcher de voir, de voir nettement ce qu’il y a derrière la peau des gens, l’emboîtement de leurs os, leurs viscères, le flux permanent de leur sang. Tu te mets à entendre tous les bruits infimes de leurs corps. Tu caresses une femme, et tu penses aux contours de son foie, à la qualité de ses reins, à la place de son utérus. » (page 79)

 

« A chaque déménagement, je distribuais mes livres, mes habits. Je voulais être légère. Surtout n’être propriétaire de rien. N’avoir rien à perdre, rien qu’on puisse un jour me prendre ou m’arracher. » (page 84)

 

« L’envie de balancer Orson par la fenêtre ou de l’étouffer sous un oreiller se transforme en une épouvante sourde. » (page 94)

 

« Qu’est-ce qui t’oblige à aimer ton fils ? » (page 131)

 

« Je marche dans les pas d’Odette. » (page 133)

 

« Aucun souvenir n’est vrai. » (page 142)

 

« Il était un homme libre. Il n’avait jamais rencontré une femme aussi libre que lui. » (page 147)

 

« Pourquoi pas lui ? Juste un peu, juste là, contre ce mur du dancing de Carthage, allez, pour un soir, un seul soir, le début d’une nuit étoilée. » (page 183)

 

« Tout aurait pu être différent. » (page 223)

 

Nous étions une histoire - Copie - Copie« Rosie, souvent, elle l’aurait préféré muette, et même, elle l’aurait voulue morte, en robe de communiante allongée dans un cercueil capitonné.

Odette aurait porté le deuil de sa fille. Mais dans sa vérité intérieure, elle aurait été tranquille, parce que les enfants vous dévorent, grignotent la plus petite parcelle de votre sérénité et ne vous donnent jamais rien en retour. Parfois même, au lieu de vous vénérer, ils finissent par vous ignorer, et vous crevez seul et sans amour, quand ils n’agonissent pas d’injures votre tombeau encore ouvert. » (pages 225-226)

 

« Qu’est-ce qu’on risque à se fâcher avec sa mère ? » (page 239)

 

« Quand disparaît la matrice, d’où vient-on ? Erre-t-on indéfiniment à la recherche d’un lieu où se cacher ? » (page 250)

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J’attends, Capucine Ruat

J'attendsQuatrième de couverture :

« Il y a beaucoup d’enfants qui ne naissent jamais, et des adultes qu’on n’a pas mis au monde. La mort a fermé les yeux des disparus et ouvert ceux des survivants, tous deux sont à présent parfaitement lucides. J’aimerais l’être moins. J’aimerais te consoler de naître dans cette famille-là. J’aimerais t’inventer un monde qui n’existe pas. J’aimerais être moins seule avec mes questions. De mon histoire j’ignore parfois ce qu’il y a à comprendre, mais je sais qu’il faut m’en débarrasser avant même de connaître ton visage, ton odeur et ta peau, ton premier cri. Pour ne pas te déranger trop tôt, pour conjurer les absences, les silences et la déraison qui rongent nos vies. Ce sont des histoires anciennes qui nous engloutissent pourtant et qui t’engloutiront sinon. Je préfère que tu naisses sans mensonge. La seule vérité c’est que j’attends. »

 

Dans la salle d’attente du cabinet médical où la narratrice patiente en attendant qu’on lui confirme la grossesse qu’elle imagine, elle fait le point sur ce qui l’a menée jusqu’en ces lieux. Son bagage familial, et le lourd poids de l’hérédité. Son rapport à ce corps qui est sur le point de changer, qui n’a été que source de déceptions jusqu’alors. Le passé résonne en écho à ce que lui renvoie son présent.

Peut-on aimer sa descendance future quand on a surtout reçu du désamour en héritage ? En quoi consiste au juste la transmission ?

Dans ce très court roman, porté par une voix qui sort d’un seul souffle, Capucine Ruat interroge sur la verticalité et l’enracinement, sur le transgénérationnel et sur ce qu’on lègue malgré soi, sur la difficulté à habiter son corps et sur ce qui fait qu’on est femme. Fort et douloureux, intime et insaisissable, intemporel et universel.

 

Le Livre de Poche, 2012 (et Stock, 2011), 124 pages, 5,10 €

 

Morceaux choisis :

 

« J’ai besoin de parler aux enfants de la plage, à la maîtresse, aux voisins, aux inconnus. Ne me protégeant de rien, je dis tout, sur moi et notre famille. Rien ne vagit alors. » (page 16)

 

« Autour de moi, les enfants arrivent sans peine, mais chez nous on meurt et personne ne naît. Ceux qui sont nés semblent empêchés de vivre. » (page 20)

 

« Bientôt tu nous fabriqueras des raisons de croire en la magie de Noël. » (page 31)

 

« Nous ne sommes jamais assez bien pour les autres ; nous le savons sans le comprendre. Nous espérons toujours ; nous devrions pourtant admettre qu’il n’y a rien à espérer. » (page 33)

 

« J’ouvre un livre, c’est ma seule façon de me défendre, de trouver ma place. » (page 36)

 

« J’ai toujours eu peur des enfants. J’ai toujours eu peur de leurs mots. J’ai toujours pensé qu’ils ne m’aimaient pas, et qu’ils pouvaient le dire tout fort. C’est pour ça que je ne les regarde jamais dans les yeux. » (page 37)

 

« A quoi sert un cœur qu’on n’use pas ? » (page 46)

 

« Est-ce que les garçons manqués font des enfants ? » (page 52)

 

« Il me semble qu’en naissant tu effaceras quelque chose de ma laideur, cette laideur qui me hante depuis toujours. » (page 61)

 

« La laideur a ceci de supérieur à la beauté qu’elle demeure. Le destin d’Alice Sapritch. » (page 62)

 

« On n’emporte pas la peine des autres, on la prend sur soi, avec soi. » (page 70)

 

« Que vais-je faire de toi ? Aurai-je la force de te porter ? Aurai-je la force de tout te dire ? Ne suis-je pas dangereuse ? » (page 74)

 

« Un enfant ne guérit de rien. Il ne guérit pas la solitude. Il ne guérit pas l’enfance. Il ne reprise pas l’amour. » (page 86)

 

« Est-ce que je vais rater ma vie avec toi ou sans toi ? » (page 87)

 

« Pleurer sa mère c’est pleurer son enfance. » (page 89)

 

« Les morts parlent parfois au-delà de la tombe. » (page 92)

 

« Là où naissent les cris, il n’y a personne, un vaste silence. Les réponses ne sont jamais les bonnes. J’ai épuisé mes questions aujourd’hui, j’ai cessé de déranger les fantômes. Le temps des anges est peut-être venu. » (page 95)

 

« Les enfants ne naissent pas toujours, ou mal. » (page 100)

 

« Il semble si long et impossible ce chemin qui pour d’autres est simple et lumineux. Il a le goût d’une douleur qui se tait. » (page 105)

 

« Y a-t-il dans chaque famille un récipiendaire des secrets et des aveux, des oublis et des remords ? Ne peut-on glisser dans un puits ses secrets sans peur qu’ils remontent un jour ? » (pages 116-117)

A défaut d’Amérique, Carole Zalberg

Suzan a traversé l’Atlantique pour rendre un dernier hommage à Adèle, qui fut la compagne de son père et que l’on enterre à Paris. Fleur, la petite-fille d’Adèle, est là aussi.

La vie de la défunte Adèle, déracinée, rescapée du ghetto de Varsovie, se déploie comme un fantôme muet sur les existences de Fleur et de Suzan, tandis que se dessine une grande fresque familiale qui mène le lecteur de la Pologne à la France et des Etats-Unis à l’Afrique du Sud.

 

« On devrait toujours laisser les souvenirs où ils sont. » (page 29)

 

Trois femmes, trois générations, trois continents. Trois fragilités, aussi, et trois de ces personnages dont les histoires font l’Histoire.

Au travers de ce triptyque féminin, Carole Zalberg, avec la finesse et l’exigence d’une plume devenue scalpel, explore ce que l’on a coutume d’appeler Lire la suite