Voyage au bout du livre #9 : Construire une marque jeunesse au sein d’un grand groupe de littérature

SA-voyage-au-bout-du-livreVoyage au bout du livre, c’est le titre de l’une des rubriques que je propose sur la plateforme Les Nouveaux Talents.

De l’éditeur au traducteur en passant par les animateurs d’atelier d’écriture, la rubrique Voyage au bout du livre est un patchwork de tous les métiers qui accompagnent le manuscrit jusqu’à ce qu’il devienne un livre.

Comment démarrer un catalogue ex-nihilo ? Comment s’adapter aux goûts des petits lecteurs d’aujourd’hui ? Quelle relation bâtir avec les auteurs ? En littérature comme dans d’autres domaines, lancer une nouvelle marque est un défi. Rencontre avec Aude Sarrazin, éditrice jeunesse, qui vient d’intégrer un grand groupe pour y construire une marque dédiée aux enfants.

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Une marque « en mode start up » au sein d’un grand groupe

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Trois fois le loyer, Julien Capron

Présentation de l’éditeur :

Trois fois le loyerIl s’agit d’une quête. Peut-être pas la plus arthurienne des quêtes, mais pas forcément la moins épique : trouver, de nos jours, un logement à Paris. Et les moyens de se l’offrir.
C’est l’histoire d’un couple qui a commis une erreur : croire qu’il faut faire ce qu’on aime dans la vie. Cyril est photographe de presse, Pauline cuisinière free-lance. Ils naviguent entre Montmartre et les jolis cafés des bords de l’Ourcq. En clair, ce sont des bobos. Mais des bobos sans complexe de supériorité et qui défendent courageusement leurs rêves.
Célibataires, ils se débrouillaient avec des miettes de revenus. Ils se sont rencontrés, ils sont tombés amoureux, ils ont décidé de s’installer ensemble. Le deux-pièces où ils devaient emménager leur échappe. Ils n’ont que quelques jours pour trouver un toit.
Les agents immobiliers les éconduisent à une cadence de métronome. Bientôt, c’est la plongée dans l’envers de Paris, celui des trafics et des misères. Pauline et Cyril n’ont plus qu’un moyen de s’en sortir : le poker.
Il va falloir apprendre à jouer. Il va falloir faire équipe au-delà des bonnes intentions et des jolis sentiments.

Ne parvenant à trouver un appartement par leurs propres moyens, y compris avec de faux bulletins de salaire, et ne voulant retourner vivre chez leurs parents, Pauline et Cyril s’installent dans un hôtel miteux qu’ils paient à la semaine. Cyril tente de renflouer les caisses en jouant en ligne au poker. Malgré cela, leurs économies fondent comme neige au soleil…
Jusqu’à ce que se présente ce qui apparaît comme une aubaine : un tournoi de poker avec à la clé un superbe appartement dans les beaux quartiers de la capitale. Sauf qu’il faut impérativement y participer en couple. Cyril entreprend donc d’enseigner à Pauline les règles de ce jeu qui prend cinq minutes à apprendre et toute une vie à maîtriser.
Le poker est ce jeu qui se pratique avec 52 cartes, et dans lequel il existe 1 326 combinaisons de deux cartes avec lesquelles on peut se retrouver au départ. Voici Cyril et Pauline engagés dans le tournoi.
Et si, pour se sortir de l’enfer, ils venaient de plonger dans un autre ?

Étant donné le titre – c’est lui qui m’a attirée -, j’aurais aimé que davantage d’importance soit accordée aux recherches immobilières, qui ne servent finalement que de prétexte à la suite. A défaut, j’ai découvert le déroulement d’un tournoi de poker et, même si j’ai sauté bien des pages en expliquant les règles, je me suis laissé prendre par le suspense qui rythme la compétition – et donne au roman des airs de thriller psychologique.
D’autant que Julien Capron parsème régulièrement sa prose de phrases bien senties qui disent tout son talent de fin observateur des êtres faibles que nous sommes et du ridicule de nos existences, le plus souvent.
Bien qu’il n’ait pas ressemblé à ce que j’imaginais, un très bon moment de lecture.

Flammarion, 2012, 384 pages, 20 euros

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Breaks :

« La chance ne donne jamais. Elle prête. » (proverbe suédois page 11)

« Etre adulte, c’est se rendre compte que les revenus, ce n’est pas de l’argent, c’est la définition stricte de ce qu’on pourra et de ce qu’on ne pourra pas vivre. » (page 42)

« De toute évidence, il est difficile de faire admettre à un propriétaire qu’il existe de nos jours toute une économie qui ne fonctionne pas à la paie fixe et à l’échelon hiérarchique. » (page 51)

« Le management, c’est récompenser, mais c’est aussi tenir ses employés sous pression. » (page 54)

« Sa vie est un appareil démonté qu’elle ne sait comment réparer. » (pages 136-137)

« Paris est un piège qui ne veut pas de ses habitants. » (page141)

« Selon Gore Vidal, au poker, il ne suffit pas de gagner. Il faut que les autres perdent. » (page 159)

« Pourquoi faut-il vaincre pour gagner ? » (page 175)

« D’après Walter Matthau, le poker représente le capitalisme dans ce qu’il a de pire. Et donc le meilleur des États-Unis. » (page 214)

« Ça coûte de plus en plus cher d’être pauvre. » (page 239)

« Parfois, aimer quelqu’un, ça consiste à ne pas relever ses injustices. » (page 245)

« Ainsi le grand silence se ride de nos murmures. » (page 269)

« Un couple est une religion, qui construit sans relâche son ciel et sa terre. » (pager 316)

« Pour les Américains, le poker est l’activité la plus violente qu’on puisse pratiquer assis. » (page 324)

« Ils ne jouent pas leur vie mais leur ego. » (page 326)

« Si, au bout d’une demi-heure, t’as pas repéré qui est le pigeon de la table, c’est que le pigeon, c’est toi. » (page 331)

« Comment se fait-il que nos désirs puissent être si forts et que ça ne fasse aucune différence pour la réalité ? » (page 353)

« Les finances peuvent s’effondrer, la rue peut les reprendre, tant que Cyril sera là, son monde tiendra d’un seul morceau. » (page 365)

Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon

Les grandes villes n existent pasPrésentation de l’éditeur :

« Quelle horreur d’être jeune dans ce coin ! » Cette remarque, Cécile Coulon l’a entendue pendant toute son adolescence. Jolis mais invivables, ces petits villages du fin fond du Massif central, qui disparaissent de la carte une fois la nuit tombée ? L’auteure et ses amis d’enfance ont pourtant su en faire leurs terrains de jeux et d’apprentissage. Entre le stade, l’école, l’unique boutique, la salle polyvalente et l’église, il semble, à lire la romancière, qu’il soit possible de grandir heureux dans l’ignorance la plus totale des grandes villes. Ce portrait collectif d’une génération se veut aussi réhabilitation de la jeunesse à la campagne.

Ces espaces, on y habite pour rêver d’en partir, on les quitte pour rêver d’y revenir.

 

Ce récit est l’un des titres de « Raconter la vie », nouvelle collection des éditions du Seuil, dont voici l’intention :

Par les voies du livre et d’internet, Raconter la vie a l’ambition de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays.

Il veut répondre au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, les aspirations quotidiennes prises en compte. En faisant sortir de l’ombre des existences et des lieux, Raconter la vie veut contribuer à rendre plus lisible la société d’aujourd’hui et à aider les individus qui la composent à s’insérer dans une histoire collective.

Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples – celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature.

Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit.

 

 

Dans ce court livre à la couverture orange, la jeune romancière Cécile Coulon raconte comment l’on grandit à la campagne. Elle raconte les territoires oubliés, les frontières qui sont avant tout psychologiques, le voisinage qui fait de l’anonymat « une conquête perdue d’avance », les choses qui changent un peu moins vite qu’ailleurs.

Le cimetière annonce la couleur : « Nous avons été ce que vous êtes, et vous serez ce que nous sommes, pensez-y. »

 

Cécile Coulon raconte le stade municipal, dont le cœur bat en permanence ; l’église, ce lieu social ; le bar-tabac qui symbolise l’âge adulte ; la salle des fêtes qui, si le stade et l’école sont les deux poumons du village, en est le foie ; et les rues, les routes, où l’on ne craint pas l’agression mais qui tuent. « Dans les zones d’habitation éloignées des grandes villes, la première cause de décès chez les jeunes, ce sont les accidents de la route. Même chez ceux qui n’ont pas encore l’âge de conduire. »

 

Les grandes villes n’existent pas est le portrait tendre et lucide d’une génération qui a grandi avec la forêt et les volcans pour horizon – plutôt que le béton.

C’est aussi, et c’est ce qui en fait tout le charme, une certaine vision de l’émancipation et de « ce moment terrible où il faut choisir entre vivre sa vie ou celles des autres ».

 

Le début du livre est à télécharger ici

 

Seuil, janvier 2015, 112 pages, 7,90 euros

 

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Carnets de campagne :

 

vache« Ceux qui n’ont pas le permis dans les campagnes sont soit trop jeunes, soit malades. » (page 22)

 

« Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. » (page 27)

 

« A Paris, les gens vivent à quatre dans trente mètres carrés, on appelle ça « la bohème » ; à la campagne, tu vis seul dans soixante mètres carrés, on appelle ça « la misère ». » (page 27)

 

« Généralement, plus les animaux sont petits, plus ils effraient les habitants. » (page 37)

 

« Le stade municipal, c’est comme le bistro du coin, avec plus d’espace et de pelouse. Et parfois, plus d’alcool. » (page 47)

 

« Quand on habite une commune de moins de mille habitants, on passe son adolescence à chercher des heures de sommeil là où il n’y en a pas. » (page 58)

 

« A la campagne, on ne devient pas adulte le matin de son dix-huitième anniversaire, mais lorsqu’on reçoit la feuille de papier rose qui donne officiellement le droit d’aller faire ses courses, et surtout la course, au volant d’une voiture. » (page 65)

 

« Les routes ne pardonnent pas. » (page 68)

 

« Ici, l’adolescence commence quand on comprend qu’on ne peut échapper à l’imagination des autres, surtout des aînés, à qui l’on doit le respect. » (page 75)

 

« Dieu a fait la campagne, et l’homme a fait la ville. » (William Cooper, cité page 77)

 

« La campagne est une somme d’exigences familières, quotidiennes. » (page 85)

 

« Une boulangerie qui ferme et le village meurt. » (page 86)

 

« Même avec la plus mauvaise volonté du monde, on participe à la vie du village, aux rires de nos voisins. » (page 93)

 

« Un enclos est parfois le moyen idéal pour donner l’envie de partir. » (page 99)

Parfaite !, Mercedes Deambrosis

Présentation de l’éditeur :

parfaite-couvertuElle regarde sa montre, presque midi. Elle se lève, s’étire, toujours, et ce simple geste, veut-elle croire, contribue à la souplesse du corps. Elle ne se leurre pas. La jeunesse n’est pas éternelle, mais elle se doit par respect des autres, de ceux qui la regardent, l’envient, l’admirent, d’entretenir au mieux ce que la nature lui a si généreusement offert, ce corps magnifique qui lui a toujours procuré d’immenses joies.

À plus de soixante ans, au prix d’un travail acharné sur son corps et sur elle-même, elle est parfaite. Victime des apparences et des marques, elle s’apprécie avant tout à l’aune des vêtements et accessoires de prix qu’elle arbore comme des trophées.

Mercedes Deambrosis campe une héroïne égarée dans une pension low cost quelque part en Méditerranée. Et là, dans ce milieu hostile, aux antipodes de ce dont elle rêve, son monologue ininterrompu révélera quelques fêlures, quelques mensonges et les compromissions qu’elle a dû faire pour continuer à jouer son rôle de femme parfaitement inaltérable.
Jacques Floret s’amuse des miroirs que tendent les magazines à notre héroïne et c’est non sans humour qu’il entrecoupe le récit de ses interludes publicitaires glacés et sarcastiques.

En peu de pages, et dans la langue sèche et acérée qu’on lui connaît, Mercedes Deambrosis raconte une femme que tout un chacun a déjà croisée – certains l’ont même côtoyée. Une victime de la dictature de la mode, mais une victime consentante. Qui a sacrifié sur l’autel de l’apparence et de la jeunesse éternelle (oxymore) tout le reste. Donc tout ce qui compte. Et qui tente de se persuader que les choix qu’elle a faits étaient les bons ; car si elle s’avouait le contraire, elle ne pourrait que tomber.

Du haut de ses talons, la chute risquerait d’être violente.

Les illustrations colorées de Jacques Floret, qui mettent en scène des représentations féminines sans âmes sur papier glacé, des êtres qui se laissent définir par une paire d’escarpins ou un sac à main – c’est du moins ce que l’on nous vend –, des revendications consuméristes et logotypées, font ressortir davantage encore l’extrême solitude de la narratrice dans le monde qu’elle a fait sien – un monde où tout n’est qu’apparence.

Un petit livre à lire avant de faire du tri dans sa garde-robe et ses envies de shopping, ou à offrir si les priorités ont déjà été revues.

Vu par Jacques Floret

Editions du Chemin de fer, novembre 2014, 80 pages, 14 euros

Jacques FloretLes premières pages sont à feuilleter ici 

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Fragments choisis :

« Elle aime tout ce qui est nouveau. Et a tiré un trait sur le passé, banni la nostalgie. Le présent, oui. Mais vite. Elle n’a plus de temps à perdre. » (page 30)

« Mon corps m’a toujours procuré de grandes satisfactions. » (page 50)

« On n’apprécie que ce qui coûte et elle, elle est de ces personnes qui refusent de compter, car au fond, elle sait qu’elle n’a pas de prix. » (page 60)

La vie qu’on voulait, Pierre Ducrozet

Présentation de l’éditeur :

Le corps de Manel repose inanimé sur les berges de la Seine. Que s’est-il passé ? Lou, près de lui, repousse les images que ce fantôme a réveillées, celles d’une amitié enterrée. Ils étaient cinq. Ils avaient 20 ans en l’an 2000. Ils espéraient une vie intense. Ils sont paris à Berlin pour fouiller la nuit, la route, la musique. Les années ont passé. Dix ans plus tard, ils essaient de recoller les morceaux de leurs rêves et de se réconcilier avec le monde.

La vie qu'on voulaitS’ils se sont arrêtés au milieu du chemin, Manel, lui, est allé jusqu’au bout. Son retour va tout chambouler. Entre Paris, Berlin, Londres et Barcelone, ils se lancent dans une cavale folle à la recherche de tout ce qui les portait.

Dans une prose rythmée et imagée, Pierre Ducrozet raconte le coup de sang d’une jeunesse européenne qui voulait une vie en forme de grenade et s’est retrouvé, un matin, des éclats entre les mains.

 

Ils se prénomment Théo, Éva, Lou, Manel, Camille. Trois garçons et deux filles. Parmi eux un frère et une sœur. Ils sont d’une « génération grise », vingt ans à la fin du siècle, « tous noyés dans la masse opaque » alors qu’ils ne rêvaient que du contraire – trouver leur place dans l’existence. Poussés en milieu urbain, ce sont (comme moi) des marcheurs compulsifs, qui arpentent le bitume pour sans doute retrouver leur propre trace. Parmi eux, tête de groupe s’il en est, figure de proue ou leader même quand il brille par son absence, Manel. « J’ai vingt-huit ans, rien derrière, rien devant. Absurde. Parfait. » Manel est un écorché vif. La vie comme combat. Ou comme partie d’échecs : manger plutôt que/avant d’être mangé. Un écorché vif ou un idéaliste, un passionné, un kamikaze qui élimine pour rester vivant. Et qui se demande « pourquoi rien ne change alors [qu’il est] déjà mort cent fois ». Manel autour de qui la petite troupe se sépare et se reforme sans cesse, les amis désormais presque trentenaires questionnant leurs parcours avec un impossible recul – mais un vrai désenchantement.

 

Les jeux sont-ils faits dès le début de la partie, ou le joueur a-t-il la possibilité d’agir comme il l’entend ? Pierre Ducrozet interroge sur le destin et la capacité de chacun à faire de sa vie ce qu’il veut. Faire coïncider son présent et ses rêves d’avant l’apprentissage de la réalité. La vie qu’on a ressemble rarement à la vie qu’on voulait, mais est-elle moins bien pour autant ? Le renoncement signe-t-il nécessairement la fin du jeu ? Et comment survit-on à la désillusion ?

 

Ce deuxième roman de Pierre Ducrozet emporte comme un tourbillon. Les pages se tournent au rythme des humeurs des protagonistes, langueurs ou coups de sang, diatribes ou plages d’excitation, tandis que se dessine en fil rouge cet espoir dont on se persuade qu’il ne pourra disparaître totalement – sinon, à quoi bon ? L’écriture est nerveuse et changeante. Seule son aptitude à happer le lecteur reste constante. Et ces cinq personnages, sait-on vraiment qui ils sont ? Ducrozet en donne une vision volontairement partielle, partiale. Pourtant, très vite grandit la conviction qu’on les connaît. En tout cas moi, je les connais, ô combien…

 

La vie qu’on voulait est le roman d’une génération qui n’arrive pas à abandonner tout à fait ses idéaux et tente de s’accommoder à sa façon d’un monde dans lequel elle ne se reconnaît pas.

Cette génération, c’est la mienne.

Ce roman n’aura pas raté sa cible.

 

Grasset, avril 2013, 248 pages, 17,90 €

 

Morceaux choisis :

 

« On n’est réellement prêt qu’un jour sur cent à bousculer l’ordre des choses. » (page 13)

 

« Elle aime de plus en plus les choses simples. Avant, elle s’en souvient, elle aimait les excès, les délires, les nuances, mais elle s’est lassée, ça ne mène à rien sinon à un vide du cœur plus grand encore. » (page 25)

 

« Vingt-six ans, c’est tard pour commencer à vivre. » (page 27)

 

« On part en Malaisie comme on va au Monoprix, le monde est si petit qu’on en touche les bords. » (page 31)

 

« Elle s’ennuie peut-être parfois, mais c’est une taxe obligatoire sur la vie. » (page 49)

 

« Avant, elle s’en souvient, elle aurait voulu faire de sa vie une toile de Pollock, un truc explosif noir brillant, mais elle n’en est plus sûre à présent. Il y a de la beauté aussi à n’attendre rien, à se contenter d’un souffle par la fenêtre, les pieds sur le rebord. » (page 51)

 

« La réalité est une traînée de seize ans qui se laisse désirer avant de s’enfuir par la porte de derrière. » (page 55)

 

« Le train est toujours une possibilité, qui est là, à côté, si jamais. » (page 68)

 

« Tous ayant claqué la porte, il la claqua à son tour et partit jouer ailleurs. La fin d’une certaine innocence aurait pu déboucher sur l’âge adulte, elle l’engagea finalement plus avant dans sa voie. Il décida de persévérer vers l’oiseau rare. Grandir, ce sera ça. » (page 107)

 

la vie qu'on« – C’est décidé, je vais me remettre à la solution universelle. Je vais travailler.

Elle rit.

– Souviens-toi.

Elle lui rafraîchit la mémoire, et alors oui, ça lui revient : ses boulots d’intérimaire, ses passages à la caisse, à l’usine de saucisses, rayon emballage, le plastique bien droit et hop on enfourne, et puis ses deux années d’études poussives, sociologie non finalement histoire, bon Dieu les bancs claquent quand on les referme, la fille de la cafétéria est plus excitante qu’Himmler, un café, oui, le quatrième – une licence quand même, à l’usure et puis (sonnez les cloches) ce fut l’heure glorieuse des stages, bibliothèque, association culturelle, organismes régionaux, gestion des fonds publics et des pochettes cartonnées, les chambres étroites et le chauffe-eau qui siffle – et puis un stage avait débouché sur un CDD de trois mois, miracle, ennui, conversation de couloirs avec collègues fascinants, s’asseoir sur une chaise, se lever, s’asseoir à nouveau, s’allonger, et entre les stations des dossiers à classer, des choses à écrire dessus, des rapports à rédiger, une vie à remplir. Il avait finalement choisi de la dégonfler lentement comme un ballon d’anniversaire, de CDD en RMI, puis RSA, des initiales et quelques ronds pour tenir le coup. Et c’est tout.

– Bon, d’accord, on est une génération blablabla, le travail nous emmerde, et de toute façon il n’y en a pas, etc. – mais merde, regarde tous ces gens, ils sont heureux, c’est pas une blague, ils produisent, gèrent, déplacent, renversent, constatent, et rentrent chez eux éperdus, essoufflés, s’affalent dans leur canapé, ils sont repus, ils offrent leur corps à la machine sociale, qui, en retour, leur offre une plénitude en papier cadeau. » (pages 124-125)

 

« Les amitiés masculines sont belles et imbéciles, celle-là ne fut pas différente. Quentin se nourrit de Manel jusqu’à en avoir assez de cette démesure qui s’approchait toujours plus du précipice. Il fit un pas en arrière. Manel l’observa. Très bien, dit-il. Mais pense à une chose, avant de partir : et si le précipice était derrière ? » (pages 127-128)

 

« La nuit n’oublie pas ses enfants. » (page 129)

 

« Il y a parfois, au creux des nuits, des instants purs qui vous tranchent le bas-ventre. […] Si les hommes savaient ce qu’on a dedans, ils prendraient peur – c’est ce qu’ils font, d’ailleurs. » (page 135)

 

« Les gens ne finissent jamais leurs phrases, ils ne savent pas quoi mettre dedans. » (page 139)

 

« Notre époque se trompe. Le problème n’est évidemment pas le terrorisme, mais l’absence de terrorisme. Tous ces imbéciles barbus ou en cagoules ne sont que de grands enfants prêts à sauter sur une mine comme on saute à la corde. Il nous manque précisément l’inverse : une flamme qui nous élève. Je m’en charge. » (page 149)

 

« S’il faut se rendre, ce sera à la nuit. » (page 155)

 

« Tu aimes bien la justice, dernièrement. Tu trouves que c’est une belle valeur, tu en bois plusieurs verres le soir au bar d’en face. » (page 159)

 

« Depuis que j’ai arrêté d’espérer la féérie ça va mieux. » (page 177)

 

« Faudra-t-il donc, comme n’importe quelle tantouze ou lecteur de Paulo Coelho, en venir à se demander Qui suis-je ? » (page 187)

 

« De toute façon, la peau, c’est ce qu’il y a de plus profond, et je suis pas le seul à le penser. » (page 187)

 

« La révolution, il est en plein dedans, mais il y a tant de chaînes qu’il n’arrive jamais sur la bonne, là où ça se passe. » (page 203)

 

Berlin : « Tout le monde semble étudier ici, et manger des pains aux céréales très très bons pour la santé. » (page 212)

 

« On tente toujours de colmater la brèche provoquée par l’irruption de la mort dans le paysage par un déluge de papiers, de mouvements de bras, par diverses manœuvres administratives censées donner corps au néant, mais le vent venu d’en bas est plus fort, l’illusion s’envole avec lui. » (page 233)

 

« C’est souvent comme ça, au moment où votre navire coule quelqu’un vous tend le bras qui n’en savait rien. » (page 238)

 

« Quand on enterre sa jeunesse, ça fait un bien fou. » (page 245)

Magari, Eric Valmir

MagariPrésentation de l’éditeur :

Quand Lorenzo sort de chez lui ce matin-là, flottent sur Rome toutes les promesses de l’été. Nous sommes le 19 juin 2001. Silvio Berlusconi est redevenu quelques jours plus tôt chef du gouvernement. Pour la plus grande joie de ses tifosi, l’AS Roma vient de remporter le troisième scudetto de son histoire. Et Lorenzo est heureux : certainement pas à cause du retour aux affaires du Cavaliere – la politique, il en a soupé. Peut-être même pas grâce à la victoire de son équipe, et Dieu sait pourtant s’il a rêvé de revivre une telle liesse… Non, Lorenzo est heureux parce que Francesca l’aime. Parce que, dans quelques mois, naîtra leur premier enfant, une fille, il en est certain. Parce que, à l’abord de la trentaine, l’ombre du petit garçon naïf et malhabile, celle de l’adolescent irrésolu ballotté par tous les vents contraires, n’est plus si lourde à porter. Aujourd’hui, sa vie a un axe, un socle, une direction. Alors, il traverse la rue sans faire attention. Et ne voit pas la voiture qui surgit au même moment…

Étendu sur le bitume, Lorenzo remonte le fil de sa vie. Celle d’un jeune Romain qui a grandi écartelé entre l’intransigeance d’un père communiste ultra militant, les migraines d’une mère rongée par un drame familial et l’amour d’un grand-père cachant tant bien que mal son passé mussolinien. Un parcours chaotique marqué par ce sentiment d’incertitude, de désirs, de rêves enfouis et aussi de résignation qu’exprime le mot « magari » (« si seulement… »), comme un état d’âme qui se décline à l’infini.

 

Ce roman, le deuxième d’Eric Valmir, commence par une explication du mot « magari », Inch’Allah italien intraduisible en français :

« Magari est une richesse de la langue italienne qui ne peut se traduire par un seul mot.

C’est un sentiment d’incertitude, de désirs, de rêves cachés, mais qui peut aussi porter en lui la négation et la résignation. Le célèbre dictionnaire franco-italien de Raoul Boch en propose plusieurs définitions: si seulement, j’aimerais bien, qu’il plaise à Dieu, quand bien même, ça ne viendra pas mais attendons quand même, sans doute, probablement, peut-être pas…

Magari, c’est un état d’âme qui se décline à l’infini. » (page 11)

 

 

Éric Valmir a été correspondant de Radio France à Rome pendant cinq ans. Ce séjour prolongé lui a fourni la matière de Magari, grande fresque de l’histoire récente de l’Italie portée par la voix de Lorenzo, né au début des années 70, passionné de football que son père, un communiste très militant, tente désespérément d’intéresser à la politique. Lorenzo grandit pendant les années de plomb, s’habituant comme il peut aux fusillades et aux attentats.

Son père et sa mère s’affrontent à propos du passé mussolinien du grand-père : pour le père, c’est une raison pour que Lorenzo n’aille plus chez son papi adoré en Ombrie ; pour la mère, son propre père est avant tout un bon grand-père dont elle ne veut pas priver son fils – et réciproquement.

Tandis que tout est politique, que tout est combat pour les parents de Lorenzo, les rapports de l’enfant à son grand-père sont basés sur des choses simples – les légumes, les oiseaux, la nature.

C’est malgré ce tiraillement que Lorenzo tente de se construire.

 

Magari commence au début des années 2000. Lorenzo vient de se faire renverser par une voiture. Allongé au sol, il déroule le fil de ses souvenirs. Son modèle, son référent, c’est Pinocchio, qui s’en sort toujours. Comme lui ?

 

Avec talent, Eric Valmir raconte l’histoire d’un pays, sur une période donnée – trois décennies environ – par le prisme des souvenirs d’une seule famille. Long de près de 400 pages, son ouvrage est un livre plein d’images et une plongée en profondeur dans la société italienne de la fin du XXème siècle. C’est enfin le roman d’apprentissage d’un héros attachant et inoubliable.

 

Mention spéciale au récit (véridique), impossible à lâcher, des dernières très longues heures d’Alfredo Rampi, ce petit garçon tombé dans un puits près de Rome en 1981, et qui n’a pas été sans m’évoquer l’agonie d’Omayra Sanchez, cette Colombienne de treize ans prisonnière de la boue après l’éruption du volcan Nevado del Ruiz en 1985, et qui est morte elle aussi « en direct » sur les écrans du monde entier.

 

Editions Robert Laffont, août 2012, 384 pages, 20 euros

 

 

Quelques citations :

 

« Les gens sont toujours en train d’imaginer le pire devant un corps étendu au sol. Ce raisonnement ne tient pas debout. A ras de terre, les perspectives ne sont pas aussi mauvaises qu’on le pense. » (page 17)

 

« Toi aussi, tu devrais avoir des pensées fortes auxquelles t’accrocher quand les autres essaient de faire du mal. Un personnage, un poète, un dieu. Tu dois bien avoir quelque chose en tête qui te fasse tenir ?

Bien sûr. Pinocchio, qui s’en sort toujours à la fin. Mais ça, je ne pouvais pas l’avouer à Youness. » (pages 58-59)

 

« Les rivières sont comme les hommes. Elles subissent le temps, ses accidents, ses épreuves et ses erreurs de parcours. » (page 62)

 

« La famille, c’est sacré, paraît-il. En regardant celles qui vivent dans le quartier, à Rome, je me dis que ça doit être vrai. Il y a des cris, des embrassades, des rires, de la musique.

Chez nous, on ne s’embrassait pas, ça gueulait politique et j’étais toujours tenu à l’écart. » (page 71)

 

« Un but de la Roma est toujours une revanche sur le quotidien qui nous écrase. » (page 132)

 

« J’ai demandé à Youness ce qu’était un communiste. Il m’a expliqué que c’étaient les types qui se battaient contre les fascistes. Alors, j’ai pensé que mon père devait effectivement être communiste même si je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait. » (page 138)

Le bêtiseur, Maureen Dor & Robin

Betiseur-couvertureGaspard est un modèle de sagesse. Il fait la fierté de ses parents et est montré en exemple à ses cousins Théo et Léo. Il est comme ça, il ne sait pas faire autrement.

Un jour, ses cousins lui donnent le numéro du bêtiseur. Gaspard se lance et l’appelle : il aimerait bien apprendre lui aussi à faire des bêtises… Mais n’est-ce pas risqué ? Car avec ses premières bêtises, Gaspard découvre quelque chose d’inédit : la peur que ses parents l’aiment moins qu’avant…

 

Les mots de Maureen Dor et les illustrations colorées de Robin nous entraîent dans une histoire gaie et touchante. Lire la suite

Grandir à Lyon, Jocelyne Fonlupt-Kilic

 

On connaissait la collection « Nous, les enfants de… », qui invite à se replonger dans les 18 premières années d’une classe d’âge. Toujours aux éditions Wartberg, Jocelyne Fonlupt-Kilic (« Nous, les enfants de 1950 ») propose de revisiter une jeunesse ancrée dans une époque et une région.

 

Nous voici donc à Lyon dans les années 1960 et 1970.

 

Porté par le ton léger et entraînant, on plonge dans une histoire individuelle qui devient, par la plume de l’auteur et la conception habile de l’ouvrage, celle de toute une génération. C’est que les souvenirs sont collectifs ! Lire la suite