Sélection de Noël 2016

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Cette année encore, souhaitons que les livres soient nombreux sous les sapins. Il n’est pas de cadeau plus précieux ! Voici ma sélection personnelle de 4 x 4 romans parus récemment. Lire la suite

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Alice et les orties, Julie Bonnie

Présentation de l’éditeur :

 

alice-et-les-orties« Je ne sais plus quand je me suis décidée. L’histoire remontait à des décennies, elle n’avait jamais cessé de m’empoisonner, mais je la repoussais lorsqu’elle venait m’agripper. Elle grandissait, se nourrissait de mon sang, marchait à mes côtés. Ses morsures- surprises me laissaient sur le carreau pendant plusieurs jours, plusieurs semaines parfois. J’aurais pu continuer, amputée de l’existence, à la fuir, sur mes rotules blessées, sans répit, sans espoir. Pourtant je me suis décidée. » J. B.

Parce que le silence tue, que la honte étouffe, Alice se met en quête des mots pour écrire son récit puis l’évincer une fois pour toutes de sa vie. Sur son chemin, on croise des monstres, des morts, des personnages loufoques. Tous vont l’aider à comprendre enfin ce qui lui est arrivé. Pour raconter l’indicible, un conte poétique, magique et tendre.

 

C’est une histoire moche comme une vieille Lire la suite

15 livres pour l’été

Reading a book at the beach.

Pour cet été 2015, 15 livres – et pas un de plus. Mais que du bon !

15 romans récents, dont 12 parus au cours du premier semestre de cette année, qui méritent que l’on s’y attarde, même s’ils ne sont plus sur les tables des libraires.

Présentés par nombre de pages, pour simplifier votre choix en fonction de votre destination.

 

Faites vos valises ! Et passez un bel été, avant la déferlante de la rentrée littéraire.

Crédit photo (creative commons) : Simon Cocks

LA COTE 400, SOPHIE DIVRY : 66 pages

LE PUITS, IVÁN REPILA : 112 pages

C’EST DIMANCHE ET JE N’Y SUIS POUR RIEN, CAROLE FIVES : 160 pages

DEBOUT-PAYÉ, GAUZ : 192 pages

LE CAILLOU, SIGOLÈNE VINSON : 200 pages

Aurore disparaitAURORE DISPARAÎT, AMINA DANTON : 208 pages

LA GAIETÉ, JUSTINE LÉVY : 216 pages

MON AMOUR, JULIE BONNIE  : 224 pages

UN TOUT PETIT RIEN, CAMILLE ANSEAUME : 252 pages

JOURNAL D’UN INTELLECTUEL EN CHÔMAGE, DENIS DE ROUGEMONT : 268 pages

UN HIVER À PARIS, JEAN-PHILIPPE BLONDEL : 272 pages

LA CONDITION PAVILLONNAIRE, SOPHIE DIVRY : 272 pages

JE SUIS UN DRAGON, MARTIN PAGE : 288 pages

LA POLITESSE, FRANÇOIS BÉGAUDEAU : 304 pages

PARDONNABLE, IMPARDONNABLE, VALÉRIE TONG CUONG : 340 pages

 

Cliquez sur les liens pour savoir ce que j’ai pensé de chacun.

Mon amour, Julie Bonnie  

Présentation de l’éditeur :

Mon amour,« Nous ne nous sommes rien dit. Tess a pris toute la place. Puis tu es parti en laissant entre nous un vide silencieux. Tu sais bien faire ça. Ce que tu choisis d’ignorer disparaît. Si on n’en parle pas, ça n’existe pas. Tu dis qu’il ne faut pas se gâcher l’existence. Tu as raison. Nous gardons la tête haute en nous aimant sans parasites.   La trotteuse tremblote, sautille, et continue de tourner en rond. Je suis immobile. Au moindre mouvement, quelque chose va commencer et j’ai l’intuition qu’il vaudrait mieux que tout s’arrête. » J. B.

 

Un homme et une femme s’écrivent. Ils s’aiment, elle vient d’accoucher de leur enfant et lui, pianiste, est parti en tournée. Passion amoureuse, fusion maternelle, engagement artistique s’entremêlent et s’entredévorent tandis qu’un autre homme entre en jeu. Au fil des lettres et de l’inéluctable chassé-croisé amoureux, chacun se découvre livré à sa solitude.

Julie Bonnie saisit avec une extrême sensibilité une histoire qui s’écrit autant dans les mots posés sur le papier que dans les marges d’échanges impossibles. Un regard bouleversant sur la fugacité des rencontres, la transmission et la force des silences.

 

 

La narratrice est la femme d’un marin restée au port : son homme, pianiste de jazz, s’est envolé pour jouer ailleurs, quatre jours seulement après qu’elle a accouché de leur fille, Tess. A lui les paillettes de la tournée – croit-on-, à elle une vie qui « se résume à un bébé, du lait, du sang » – croit-on encore.

 

page 58Ils n’ont pas eu le temps de devenir une famille, il faudra attendre la fin de la tournée pour cela. Entre eux, Tess prend toute la place. Ou pas. Car il y a aussi le monde autour d’eux, le monde qu’ils offrent à leur fille, la pluie qui soulage Paris et le début de l’effacement de la réalité.

 

Ils (s’)écrivent ce qu’ils ne peuvent se dire. Pendant que le père se raccroche aux photos reçues via son téléphone, sa messagerie, pour ne pas oublier le visage de l’enfant qu’il a entraperçue avant de filer, le corps de la mère devient sanctuaire, en attendant que les sensations reviennent. Mais les amants sauront-ils se retrouver, de n’avoir pas vécu ensemble cette période consécutive à tant de bouleversements, cette période qui en contient tant de nouveaux ?

 

Parfois, des tiers interviennent dans cette non-correspondance. Un ami, un parent – ou alors une lettre s’adresse à Tess. Il y a parmi ces morceaux d’autres la bouleversante missive de la mère de l’homme qui, écrivant à sa bru, confesse qu’elle ne peut se réjouir de la naissance de Tess, ni ne veut se lier à la fille d’un fatalement mauvais père, à la femme d’un fatalement mauvais conjoint. Le malheur, la défection, l’abandon en forme de fatalités.

 

Les placards sont vides, les corps sont pleins, mais que devient le couple qui a voulu se multiplier ? « Nous étions heureux, parfaitement, mais nous ne pouvions pas nous contenter de ça. », écrit Julie Bonnie. Le mieux est parfois l’ennemi du bien.

 

Mon amour,, c’est l’histoire de l’apprentissage par une femme d’une autre forme de solitude, puisqu’elle est désormais deux, et l’histoire d’une réconciliation avec son corps bouleversé. Mais ce n’est pas seulement cela. Il y a des sanglots longs et la musique, des couleurs pâles et la peinture.

C’est l’histoire d’une transformation. D’une virgule, et de tout ce qu’il y a après.

 

Après Chambre 2 que j’avais tant aimé, voici un livre à la construction tout aussi maîtrisée, et au style qui confirme le talent de son auteur.

Mon amour, est un roman qui dit ce que d’autres n’osent pas – que de la vie, on ne se remet pas.

Et que ce n’est pas si grave.

 

 

Grasset, mars 2015, 224 pages, 17,50 €

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Chambre 2

Tous les romans français

 

En marge :

 

« Quand tu n’es pas là, je me mets à t’aimer comme une folle. » (page 12)

 

« Ce que tu choisis d’ignorer disparaît. » (page 20)

 

« Maintenant, je suis la mère de ton enfant. Je suis la femme qu’on trompe. » (page 27)

 

« Je suis passée de l’autre côté d’une barrière dont j’ignorais l’existence. » (page 40)

 

« C’est ça mon talent. Un père qui ne croit pas en moi et qui m’ordonne d’être meilleur que lui. » (page 44)

 

« Tu es loin et je ne veux pas t’aimer au téléphone. » (page 46)

 

« C’est fou ce que le corps traverse. » (page 53)

 

« Nous étions heureux, parfaitement, mais nous ne pouvions pas nous contenter de ça. » (page 69)

 

« Les pavés me rappellent comme le monde est vieux et j’aime ça. » (page 71)

 

« Rien ne se peut qui ne soit pas sorti d’une femme. » (page 71)

 

« Je me débrouille comme je peux avec ma trahison. » (page 74)

 

« Je cherche la couleur de cet instant. » (page 108)

 

« On ne s’inquiète pas si quelqu’un meurt de peindre, il n’a qu’à arrêter. » (page 120)

 

« Nous voilà à mi-parcours. Plus qu’à redescendre vers ton retour. » (page 122)

 

« Les femmes pleurent, les hommes disparaissent. » (page 131)

 

« Je n’ai plus de larmes, je les ai toutes pleurées. » (page 131)

 

« La couleur peut rendre fou, elle n’est jamais juste, et profonde comme un puits. » (page 142-143)

 

« Si le sol tremble sous nos pieds, c’est pour tester notre équilibre, pas pour que l’on se jette à corps perdu dans la première faille tectonique. » (page 152)

 

« Je voudrais que ma maison, ce soit toi. » (page 179)

Chambre 2, Julie Bonnie

Présentation de l’éditeur :

chambre-2Une maternité. Chaque porte ouvre sur l’expérience singulière d’une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d’autres encore, compagnons d’une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.

Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l’hôpital.

Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu’on lui impose.

 

 

Chambre 2 est un roman de femmes. En alternance, Béatrice rapporte ce qu’elle voit, ce qu’elle vit dans cette maternité où elle travaille faute d’autre chose, et revient sur sa propre histoire qui l’a menée jusque là.

 

Tellement de souffrance accompagne la naissance, consacrée moment de bonheur à un point tel qu’il est indécent d’oser aller mal. L’accouchée peut ressentir quelque douleur dans sa chair, mais sa félicité pleine et totale est l’assurance d’une âme sans fêlure ; tout juste lui accordera-t-on la grâce du baby-blues un peu plus tard, loin des regards et des appareils photos, sous réserve qu’il ne l’empêche pas de se reproduire encore. En France, le confort de l’équipe médicale passe bien souvent avant celui de la mère et du bébé (sinon, aucun accouchement ne se ferait sur le dos) – mais chut.

 

La naissance est Le Grand Secret. Les femmes qui sur tant de sujets se disent tout, les mères qui n’ont de meilleure ambition que de transmettre à leurs filles ce que la vie leur a enseigné, toutes aiment mieux enfermer la venue au monde dans le mystère d’une béatitude conséquence du bonheur conjugal. Il n’y a pas de raison que tu n’en passes pas par là toi aussi. Rejoins mon camp, ce territoire dont on ne revient pas. Et donne-moi des petits-enfants.

 

Parfois, bien sûr, les choses se passent bien, les êtres et la terre sont connectés, et cela réconcilie avec l’humanité toute entière.

 

Le parcours amoureux et physique de Béatrice est complexe mais rien n’est jamais définitif, et même à l’hôpital le mieux sécurisé, même à la vie la plus cadenassée il se trouve toujours une issue de secours.

 

 

Ce roman rassemble tous les thèmes qui me préoccupent ces temps-ci. La maternité (le désir de maternité, l’absence de maternité, la légitimité de la maternité, son intérêt, la façon dont on accouche les femmes en France), le corps (ce qu’il dit, ce qu’il cache, son pouvoir, la capacité de l’esprit à le laisser décider ou au contraire à prendre l’ascendant), le désir (comment on l’écoute, comment on le canalise, comment on le nie, ce qu’on en fait), l’amour (comment il naît, pourquoi il part, et la plus grande injustice de tous les temps : sa fatale asymétrie), le sens de la vie (trouver sa place au monde, cocher ou non les cases, désobéir, s’affranchir, être).

 

Dans l’écriture de Julie Bonnie perce l’urgence – ou jaillit, plus encore que perce. Urgence de dire pour ne pas oublier, nécessité de consigner pour faire exister, urgence d’extérioriser pour sauver sa peau, dans un mélange de violence et de tendresse, de larmes et de sourires, de sang et de baisers.

Prix FnacCar c’est bien cela dont il s’agit. Sauver sa peau. Pour Béatrice, la narratrice, préservons le mystère. Mais il semble que Julie Bonnie, elle, y soit parvenue. En nous livrant un cri – un grand roman. Champagne.

 

Chambre 2 a reçu le prix du Roman Fnac 2013

 

Belfond, août 2013, 188 pages, 17,50 €

 

A lire aussi sur Sophielit :

Toute la rentrée littéraire 2013

Tous les premiers romans

 

 

Citations choisies :

 

« C’est dingue l’énergie que je déploie pour être lisse, transparente. Il me faut contenir, afin de ne pas exploser, car exploser ne fait pas partie du travail d’auxiliaire de puériculture. » (page 19)

 

« Le soir, quand je rentre, je pleure, d’une fatigue nerveuse intense et de toutes les émotions, toutes les femmes en larmes, tous les bébés hurlants, les pères agressifs, les médecins odieux. » (page 22)

 

« Je ne peux pas tout réparer d’un coup. » (page 26)

 

« Gabor était maître de l’humour absurde, probablement parce qu’il naviguait depuis toujours sur un bateau qui n’allait nulle part. » (pages 49-50)

 

« Mon amour est parti par la fenêtre, et il a emporté mes ailes. » (page 51)

 

« Les chirurgiens ne savent pas ce qu’ils découpent. On leur a appris la chair, la peau, l’utérus, le muscle.

Pas l’âme.

Ils ne savent pas du tout ce qu’ils font. Ils remettent une dame dans un lit, avec des agrafes elle a l’air entière.

L’opération s’est bien passée, la cicatrice est belle, le bébé va bien. Pourtant ils ne remettent pas l’âme. » (page 53)

 

« Comment on fait pour avoir une âme en béton ? Comment vivent les gens qui n’ont pas peur ? » (page 57)

 

« On en veut vite à ceux qui n’ont pas besoin de nous. » (page 71)

 

« J’ai bien compris que ce n’est pas mon boulot de dire ou même de penser quoi que ce soit. » (page 82)

 

« Ce qu’elle a pleuré, ce jour-là, dépasse l’entendement si l’on n’a pas soi-même vécu la mort d’un bébé, si malade ou monstrueux soit-il.

Le cerveau passe de oui à non en une fraction de seconde et c’est de l’énergie nucléaire qui le fait trembler dans la boîte crânienne. » (page 89)

 

« J’aime particulièrement que Gabor sache se taire. » (page 102)

 

« Il pousse des ailes à tout le monde sauf à moi. » (page 115)

 

« Plus le temps passe, plus j’étais heureuse à l’époque, par contraste. » (page 118)

 

« Elle, elle veut changer le monde quand moi je ne peux que le subir, mais elle m’entend. Je trouve cela précieux. Très précieux. […] Elle se sent à sa place, les pieds bien ancrés dans le sol, sûre de ses positions et de son travail. Du coup, elle me laisse une place, si précieuse, une place avec mon nom dessus avec moi dedans, une place que je peux prendre sans décevoir personne. » (page 138)

 

« En restant, il aurait tout détruit, même les souvenirs. » (page 156)

 

« Se taire est un meurtre de soi-même. » (page 162)

 

« On n’est seul que dans sa propre tête. » (page 166)

 

« A l’hôpital, on se protège comme on peut, mais on est tous au bord du gouffre. » (page 181)