Fake, Giulio Minghini

FakePrésentation de l’éditeur :

Suite à une rupture douloureuse, un jeune Italien installé à Paris s’inscrit, sur le conseil d’une ancienne maîtresse, sur un site de rencontres fondées sur les affinités culturelles. Il va découvrir une sorte d’univers parallèle, où la prétention intellectuelle est de mise et dont il sera vite le prisonnier. Dans une langue limpide et nerveuse se succèdent des portraits de femmes crus ou poignants, des morceaux choisis, d’une lucidité grinçante ou d’un humour corrosif. Les innombrables faux profils, prothèses identitaires, sorte de double virtuel dont l’existence ne peut qu’être éphémère, fakes, dont le narrateur finira par se servir pour manipuler ses interlocutrices, achèveront d’usurper sa vraie identité. Spectateur impuissant de sa propre perdition, il sera embarqué dans une vertigineuse fuite en avant aux confins du virtuel et du réel. Succession hallucinante de mises en abîme littéraires et virtuelles, ce roman pourrait se lire comme une véritable odyssée contemporaine chorale. À la fois roman picaresque et vibrant «j’accuse» porté au système spectaculaire qui envahit désormais la sphère des sentiments, «Fake» est surtout une chronique politiquement déjantée du nouveau désordre amoureux.

 

On dénombre 100 millions de célibataires en Europe. En France, 12 millions de personnes vivent seules. La moitié d’entre elles s’est déjà connecté à un site de rencontres.

« Exilé érotique », le narrateur a « toujours préféré la fiction à la réalité ». En ligne, il est tout à son aise : sur la toile, ce vaste espace où tous les joueurs avancent masqués, il se vautre dans des sites aux allures de miroirs déformants – sur lesquels, cependant, des modérateurs veillent.

 

La drague sur Internet, c’est un « exercice d’équilibrisme psychique ». On vibre pour des inconnus aussi facilement qu’on les relègue à la catégorie des spams.

Mais à aller toujours plus loin, à vouloir toucher à tout(es), notre pauvre dandy virtuel ne risque-t-il pas de se prendre à son propre piège ? Et de se déconnecter pour de bon du réel ?

 

Fake est un roman de la déshumanisation des relations amoureuses et du marchandage du sexe. La facilité avec laquelle le narrateur obtient et consomme ses rendez-vous fascine autant qu’elle dégoûte. Un concentré de misère sentimentale et sexuelle sur fond de solitude des grandes villes – encore elle-, qui jaillit par salves et laisse des traces sales. Un anti mode d’emploi écrit dans une prose nerveuse, agitée, pressée, où l’on entrevoit parfois, comme une éclaircie, un peu de poésie. L’amour alors n’est pas totalement mort, ose-t-on rêver.

 

Le premier roman de Giulio Minghini est tristement contemporain. Il sonne le glas de l’implication amoureuse et l’entrée dans l’ère du plaisir solitaire à deux. Lucide mais pas désespéré : il reste toujours la possibilité de débrancher.

 

Editions Allia, 2009, 144 pages, 9 euros

 

A lire aussi sur Sophielit :

Tous les premiers romans

 

 

Messages instantanés :

 

« L’espace est rempli de nos mouvements invisibles. » (page 29)

 

« Devant l’écran, j’apprends les rudiments de l’art de la manipulation, qu’avec le temps j’affinerai jusqu’à la maîtrise. » (page 31)

 

« L’invisibilité réciproque favorise la procréation immodérée de fantasmes. » (page 32)

 

« Le discutable avantage de vivre plusieurs histoires parallèles consiste à n’en vivre aucune pleinement. » (page 55)

 

« L’immense fatigue que représente le fait d’entrer, ne serait-ce que le temps d’une nuit, dans la forêt psychique de quelqu’un d’autre. » (page 58)

 

« Et si chaque nouvelle rencontre n’était exactement que cela, un petit suicide ? Un acte irréfléchi d’abdication de soi ? » (page 63)

 

« L’abondance comme dimension paradoxale de la solitude. » (page 69)

 

« Je peuple ma solitude d’autres solitudes. » (page 71)

 

« Aucune rencontre ne peut se suffire à elle-même. Chacune est le maillon d’une chaîne. Ou le grain d’un chapelet de désespoir. » (page 72)

 

« Des cœurs et des sexes qu’on réchauffe au micro-ondes virtuel des sites de rencontres. » (page 80)

 

« Aucun raffinement intellectuel n’est requis pour pousser la porte d es Chandelles. » (page 82)

 

« Il est plus facile de multiplier le mirage de la découverte, beaucoup plus simple d’exploiter la source intarissable des possibles, plutôt que d’essayer d’épuiser le regard d’un seul être aimé, infiniment proche et lointain. Partie de nous qui nous complèterait en nous transformant. » (page 88)

 

« Pourquoi être soi si l’on peut être un fake ? » (page 128)

Publicités

Le saut du requin, Romain Monnery

Présentation de l’éditeur :

saut requinToutes les histoires d’amour sont des questions sans réponse : où commence l’indifférence ? CDD ou CDI ? Comment se dire adieu ? Quel rapport entre le yéti et le point G ? Est-ce que ronfler, c’est tromper ? Deux garçons, une fille, combien de possibilités ?

Sur fond d’Internet et de chansons populaires, Le Saut du requin explore le fonctionnement d’un couple moderne perdu entre non-dits et pas chassés. Bref, ceci n’est pas une comédie romantique, mais ça y ressemble.

 

 

Ziggy refuse la vie courante. Sa seule expérience professionnelle a consisté en la vente de billets de tombola du temps de l’école primaire. Son activité principale consiste à rouiller devant son ordi. Comme Michel Houellebecq, il considère que le plus grand luxe est de se donner les moyens d’éviter les autres. Il a rencontré Méline sur Adopteunmec, et voilà qu’après un an de coïts hebdomadaires, Méline lui demande ce qu’elle est pour lui – et s’il l’aime. Pour Ziggy, c’est le signal : il est temps de prendre de la distance.

Ziggy n’est pas un mufle. Alors comment, comme chantait Jacques Dutronc, la laisser tomber sans qu’elle se fasse trop mal ?

 

Sauf que Méline est allée voir ailleurs. Voilà Ziggy blessé dans sa fierté. Et, obsédé par sa peur de ne pas être à la hauteur, il tente de la reconquérir. Ou, puisqu’il n’a jamais fait d’efforts (à supposer que l’amour en réclame), de la conquérir-tout-court.
Si, comme dans les romans des éditions Harlequin, le bonheur espéré est proportionnel aux difficultés à surmonter pour l’atteindre, tous les espoirs sont permis. En attendant, Ziggy n’est pas au bout de ses peines. Car Méline le garde tout comme elle garde celui qu’il voit comme son rival. Histoire de varier les plaisirs – d’autant que le nouveau Ziggy est aussi pétillant qu’« un soda sans bulles à l’arrière-goût de somnifère ».

Le trouple, le polyamour. Une tendance, assure-t-on. Mais est-ce bien ce que ces héros veulent ?

 

coucher

Romain Monnery signe ici un roman plein d’humour et de trouvailles (on y apprend notamment qu’onze ans d’écart constitue la différence d’âge idéale dans un couple, mais tout n’est peut-être pas à prendre au pied de la lettre) construit autour de deux personnages délicieusement caricaturaux. Une comédie qui interroge aussi les rapports à l’amour, dans toutes les acceptations du terme, d’une génération d’enfants du divorce tristement flippés et totalement désenchantés.

 

Drôle donc, mais pas que.

 

 

Au Diable Vauvert, janvier 2014, 272 pages, 17 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Libre, seul et assoupi

Pourquoi écrivez-vous, Romain Monnery ?

 

 

Instantanés choisis :

 

timide« Ils avaient couché le premier soir. Elle s’était dit « Soyons fous », il avait trouvé ça normal. » (page 26)

 

« La monogamie, c’est comme la religion : ça marchait quand on n’avait pas Internet ; aujourd’hui, c’est juste une hérésie. » (page 30)

 

« L’amour n’existait pas plus que le Père Noël. Les hommes et les femmes n’étaient pas faits pour vivre ensemble – encore moins depuis la démocratisation du porno. » (page 51)

 

« Pour elle, qui doutait tant de ses qualités, il suffisait que les gens soient sûrs d’eux pour lui paraître brillants. » (page 55)

 

blabla« Chérie, on est plus au Moyen Âge. Oublie tes histoires de prince charmant. Si t’attends qu’un mec vienne garer son cheval blanc sous ta fenêtre, tu vas finir avec une toile d’araignée dans la chatte. » (page 59)

 

« Aucune relation ne débutait sans l’éventualité d’une séparation ? On en négociait les termes, les indemnités : le couple était devenu un CDD. » (page 62)

 

« – Mais t’es vraiment sûre que les hommes préfèrent les blondes ?

– Je te dis que c’est scientifique. Le blond, c’est la couleur des trophées… » (page 121)

 

« Le sport c’est la guerre, les fusils en moins. » (George Orwell, cité page 141)

 

lol« Les femmes, c’était comme les fruits : il fallait les consommer vite après les avoir cueillies. Une semaine, pas plus – ensuite ça se gâtait. Ça pourrissait, même qu’après ça devenait toxique. » (page 143)

 

« C’est comme ça que ça marche : tu sais quand t’assures, pas quand tu foires. » (page 144)

 

« Sur l’Internet, les maçons du cœur étaient formels. Un couple, c’était comme une maison. Pour qu’il résiste à l’ouragan du temps qui passe, il devait reposer sur quatre piliers :

  1. Le dialogue.
  2. Les projets communs.
  3. Le sexe.
  4. Et la tendresse. » (page 145)

 

ennui« Les couilles, c’est comme les mauvaises herbes, t’as beau les couper, ça finit toujours par repousser. » (page 160)

 

« Les femmes étaient des diamants dont il aurait été vain de se cantonner à une face. » (page 165)

 

« Joies des amitiés qu’on peut reprendre là où on les a interrompues. » (page 184)

 

« Se pouvait-il que ce soit ça, la formule miracle pour faire durer le couple : cultiver la diversité sexuelle pour s’assurer la fidélité des sentiments ? S’éloigner pour ne pas se perdre de vue ? C’était en tout cas celle que prônaient les allergiques à l’engagement pour qui le couple, sans porte de sortie, n’était rien d’autre qu’une prison. » (page 197)

 

« Après l’amour, il y a du monde. » (page 210)

 

055_romain_monnery_950« Au petit jeu de la séduction que se livraient les deux sexes depuis la nuit des temps, les femmes avaient définitivement pris la main. Les rôles s’étaient inversés. » (page 222)

 

« Où est-ce que tu as vu qu’on pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre ? » (page 240)

 

« Quand on y pense, l’homme n’est jamais qu’un mammifère qui se peigne. » (page 241)

 

« Les petits sentiments, il n’y a que ça de vrai. C’est pas eux qui vont s’effondrer au premier signe de cellulite. » (page 243)

 

« Aucun écrivain n’était pris au sérieux tant qu’il avait tous ses cheveux. » (page 251)