Eloge du miséreux, Mabrouck Rachedi

Eloge du miséreuxPrésentation de l’éditeur :

Véritable manuel de survie en milieu hostile qui vous enseignera l’art de bien vivre avec rien du tout, cet Eloge du miséreux est aussi un pamphlet qui prend à rebrousse-poil les discours moralisateurs et larmoyants sur les méfaits de l’assistanat et les dégâts collatéraux engendrés par les minima sociaux. Selon l’auteur de cet ouvrage, disciple de Proudhon, le miséreux représente une résistance salutaire face à la société du travail et de la consommation. C’est le ventre fécond d’où naîtra l’espoir d’une vie basée sur le désir et la passion plutôt que sur la productivité et la compétition.

On peut être miséreux et heureux ! Mais, à une condition : au lieu de se mettre au service de la société, le miséreux doit mettre la société à son service.

 

A quoi bon travailler si c’est pour s’oublier ? Pourquoi perdre sa vie à la gagner ? A l’ère de la grande vitesse, que risque-t-on à lever le pied ? A stationner durablement sur le côté de la voie rapide ?

Federico Fellini, docteur ès dolce vita, affirmait que pour être créatif, il faut être disponible. Mabrouck Rachedi en fait la démonstration au fil de pages qui sont aussi une ode au temps libre, « ce luxe inégalable dans le monde d’aujourd’hui. ».

Dans cet essai court et très accessible, Mabrouck Rachedi use et abuse d’un humour et d’un sens de la formule que l’on a déjà pu apprécier dans ses romans. Rien cependant n’est gratuit dans ses propos, et il se révèle d’une justesse délicieuse – en particulier dans son art de croquer les pique-assiettes dont les cocktails (littéraires, mais pas que) regorgent.

Cet Eloge du miséreux invite à une vraie réflexion sur son rapport personnel au travail.

A lire pour mieux saisir ce qu’il en coûte de gagner sa vie.

 

Michalon, 2007, 172 pages, 14 euros

 

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La petite Malika, Mabrouck Rachedi & Habiba Mahany

Mabrouck Rachedi flashé

5 questions à Mabrouck Rachedi & Habiba Mahany

Sortie de La petite Malika

Gagner sa vie, Fabienne Swiatly

 

Phrases choisies :

 

« Le chômage et les minima sociaux, c’est la continuation de la vie par d’autres moyens que le travail. » (page 14)

 

« Etre miséreux, ça se mérite, il faut être motivé ! » (page 52)

 

« Dans notre société, le travail est le thermomètre de la réussite – non seulement professionnelle, mais aussi sociale. » (page 68)

 

« Les petits arrangements avec la vérité sont souvent des grands dérangements évités. » (page 91)

 

« Le miséreux est à la bonne conscience de « gôche » ce que la drogue est au dealer : une came pérenne qui rapporte gros. En plus, c’est un business légal et valorisé par la société. » (page 103)

 

« L’habit ne fait pas le moine, mais il fait le travailleur. » (page 104)

 

« Le travailleur renvoie au miséreux l’image de son oisiveté, qu’il assume plus ou moins. Le miséreux renvoie au travailleur l’image de son exploitation, qu’il n’assume pas du tout. Le travailleur possède l’argent que le miséreux n’a pas, le miséreux s’arroge le temps dont le travailleur manque. » (page 111)

 

« Les activités culturelles sont comme les muscles : plus on les entraîne, plus elles se développent. » (page 125)

 

« Le buffet est l’urne la plus anti-démocratique, les premiers arrivés sont les premiers servis, c’est l’archétype de la méritocratie […] Les pauvres, même affamés, se comportent plus civilement que les nantis, même repus. » (page 127)

 

« Le cocktail est le seul marché de concurrence pure et parfaite dont le miséreux ne soit pas exclu, alors il se venge. » (page 130)

 

« Le miséreux, c’est la mauvaise conscience d’une société mal dans sa peau. » (page 161)

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L’invention de nos vies, Karine Tuil

Présentation de l’éditeur :

invention GFSam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »… Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c’était à refaire ?

À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c’est la déflagration…

« Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu’illustre ce roman d’une puissance et d’une habileté hors du commun, où la petite histoire d’un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

 

L’usurpation d’identité est en soi un point de départ hautement romanesque. Ce qu’en fait Karine Tuil dépasse toutes les attentes. « L’art de la réussite consiste à savoir s’entourer des meilleurs », disait JFK. Sam Tahar l’a compris très tôt. La façon dont il s’élève socialement est fascinante. Mais plus l’on monte haut, plus la chute, le cas échéant, est vertigineuse.

 

« Ce roman va bien au-delà de la question identitaire : il embrasse le monde, l’interroge, l’explique, le décortique. », écrit Mohammed Aissaoui.

C’est que Karine Tuil ne fait aucune concessions sur la société moderne, le culte des apparences, les enjeux de pouvoir dans les médias, les entreprises, le couple, les effets pervers du communautarisme/d’un communautarisme poussé à l’extrême (ceux qui disent clichés, sur la religion en particulier, sous-entendraient-ils que la vie n’en est pas truffée ?). Elle malmène ses personnages, les fait se prendre l’existence de plein fouet.

 

Dès les premières pages, L’invention de nos vies se révèle addictif. Le rythme haletant et la densité de la narration sont intensifiés par une écriture nerveuse et chargée, parce que Karine Tuil ne choisit pas – elle additionne les termes, les expressions, les morceaux de phrases, et cela finalement ajoute à la nuance, à la précision. Chaque personnage croisé ou presque a droit à sa note de bas de page, commentaire partial, fragment de vie, instantané dans le ton de l’époque du roman, dans l’esprit des flashs dont est émaillé le film allemand mythique Cours, Lola cours (1998).

 

Avec beaucoup de talent, Karine Tuil analyse enfin ce qu’on attend des autres, ce qu’on projette sur eux, et ce que l’écriture fait de la vie/ce que la vie fait de l’écriture. C’est captivant de justesse.

 

Comptant parmi les titres les plus attendus de cette rentrée littéraire, L’invention de nos vies est une formidable fresque contemporaine, un portrait sans complaisance de cette ère de l’immédiateté et de la performance dans laquelle nous évoluons, et où l’image bien souvent prime sur le sens – et un bonheur de lecture.

 

Grasset, 21 août 2013, 496 pages, 20,90 euros

 

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Morceaux choisis :

 

invention poche« … Aujourd’hui quelles ambitions ? 1/ Obtenir une augmentation de salaire de cent euros. 2/ Avoir un enfant avant qu’il ne soit trop tard – et quel avenir ? 3/ Emménager dans un F3 avec vue sur le terrain de football/les poubelles/une zone lacustre envasée où s’ébroueraient/agoniseraient deux cygnes éburnées – les territoires perdus de la République. 4/ Rembourser leurs dettes – mais comment ? Visibilité à court terme : commission de surendettement. Objectifs : à définir. 5/ Partir en vacances, une semaine en Tunisie peut-être, à Djerba, dans un club de vacances, formule all inclusive, on peut rêver. » (page 19)

 

« Le sexe était sa forme de consolation, de réparation, sa réplique à la brutalité sociale – la plus pure, il n’en avait jamais trouvé de meilleure. » (page 27)

 

« (sa façon de tout ramener à la performance comme si la sexualité était la seule arène où il pouvait exprimer pleinement ses capacités, se mesurer aux autres et les dominer…) » (page 34)

 

« C’était la fille d’un homme qui avait construit un parc d’attraction sur son cimetière intérieur. » (page 47)

 

« Avec un tel corps, on devrait fournir le mode d’emploi. Tant de beauté, ça encage. » (page 61)

 

« Auprès d’une femme aussi belle, tu es un convoyeur fébrile au volant d’un camion blindé. Concentre-toi : tu transportes le contenu de la Banque de France ; tous les braqueurs sont là, qui t’attendent, prêts à te faire sauter la tête d’un coup de chevrotine pour s’enfuir avec le butin. Ce que tu possèdes, ils le veulent aussi et avec plus d’intensité, plus de force que toi, car ils ne l’ont encore jamais eu entre les mains, ils ne savent pas ce que c’est que d’être riche d’une femme aussi belle. » (page 63)

 

« Le désir, vois-tu, est très supérieur à la peur, il la réduit, l’atrophie presque totalement. » (page 70)

 

« Nina appartient à cette catégorie de filles passives, réservées, qui trouvent dans le retrait une forme d’amplificateur du désir ; s’il la veut, qu’il vienne la chercher, qu’il vienne la prendre. » (page 115)

 

« Notre monde est celui de l’évaluation. L’échec est terrible mais le succès est ignoble. » (Eric Rochant, cité page 118)

 

« L’épreuve de les voir ensemble, amoureux, souriants, l’épreuve de s’asseoir en face d’eux, de les voir se caresser, s’enlacer. […] L’épreuve de penser au chaos qu’est devenue sa vie intime quand leur bonheur s’exhibe devant lui comme une pute qu’il n’a pas les moyens de s’offrir. » (page 129)

 

« – Tu n’es jamais satisfait ? – Je suis exigeant, ce n’est pas pareil. » (page 131)

 

« Nina voit son reflet dans la vitre du RER, elle ne se reconnaît pas et pense : voilà ce qu’il a fait de moi. Ce que le mécanisme sacrificiel a produit. Est-ce que c’est la peur de vieillir qui la tourmente à ce point ? Non, c’est la défection. Pendant toutes ces années, elle attendait quelqu’un, quelque chose, mais personne n’est venu la sauver et rien ne s’est produit. Une fille pareille aurait dû vivre mille vies. Elle énonce mentalement ses dons, ses aptitudes, ce que la nature lui a donné, ce qu’elle a acquis par l’éducation, le travail, la persévérance, la séduction, et elle dresse son constat : Voilà, j’ai raté ma chance. » (pages 137-138)

 

« Ce jour-là, j’ai compris ce qu’impliquait réellement mon mensonge : la certitude que je ne partagerais jamais rien avec personne. » (page 179)

 

« L’attachement, cette maladie mentale. » (page 193)

 

« L’écriture – cet espace où l’on ne se réalise jamais vraiment, où le doute écrase tout. » (page 211)

 

« Dans toute liaison amoureuse, vient le moment où il faut trouver le moyen de capturer l’amour, de le figer dans un cadre sûr – un appartement, une légalisation. C’est une option qui mène irrémédiablement à l’échec, ils le savent, tout le monde le sait ; pourtant, ça ne dissuade personne. Au bout d’un certain temps, plus ou moins long, les amants veulent vivre ensemble alors que c’est précisément parce qu’ils ne vivent pas ensemble qu’ils s’aiment. » (page 217)

 

« La qualité du tissu que l’on porte sur soi, dans lequel on s’enveloppe, est un signe de valeur sociale. » (page 262)

 

« L’état d’inconscience qui précède l’écriture. L’écrit qui ne résout rien et aggrave tout. » (page 272)

 

« Tout, dans la vie, n’est qu’une question de détermination et de désir. Tout n’est qu’une question d’opportunités, de rencontres et de chances à saisir. » (page 277)

 

« La vérité, c’est que les Arabes réagissent encore comme si on cherchait à les dominer, à les coloniser, et les juifs, comme s’ils risquaient toujours d’être exterminés. » (page 278)

 

« C’est une question que l’on pose souvent aux écrivains : Combien de temps mettez-vous pour écrire un livre ? – comme si l’écriture avait un lien quelconque avec l’architecture, la construction, le bâtiment, on pourrait prévoir des délais de fabrication, une date de livraison, chacun récupérerait son dû, on serait quittes. » (page 294)

 

« Bien qu’il n’y ait pas de règles, l’écriture supporte mal les contraintes. Il y a quelque chose d’asocial dans l’acte d’écrire : on écrit contre. » (page 294)

 

« Ecrire, c’est accepter de déplaire. Le souci de perfection, l’obsession du « bien faire », du « bien écrire », ça l’angoisse. La littérature est désordre. Le monde est désordre – comment rendre compte autrement de sa brutalité ? Les mots ne devraient pas être à la bonne place. La littérature est là, précisément, dans cette zone d’insécurité. » (page 295)

 

« Personne ne peut réussir en littérature. Ecrire, c’est se confronter quotidiennement à l’échec. » (page 297)

 

« C’était dans ce monde-là et pas ailleurs qu’il voulait vivre désormais, un monde où la place d’une virgule importait plus que la place sociale. » (page 323)

 

« Léa Brenner était devenue écrivain pour « décevoir » son père. » (page 330)

 

« Personne n’est formé pour supporter la notoriété. Il n’est pas naturel d’être connu/aimé par des milliers de gens. » (page 347)

 

« Ecrire, c’était trahir. Il avait toujours considéré que la littérature n’avait pas vocation à être légitime, utilitaire, morale, qu’elle crevait d’être pure, propre, sans tache. » (page 451)

 

« Un écrivain ne laisse rien perdre. » (Francis Scott Fitzgerald, cité page 453)

 

« D’une manière générale, je pense que personne n’est désolé pour autrui, je veux dire, on ressent éventuellement un peu de compassion face à la souffrance des autres mais ça n’altère jamais son propre bonheur… » (page 464)

 

« L’écriture n’est qu’une façon comme une autre de conquérir et de conserver une place sociale. » (page 468)

 

« Personne ne veut entendre le cri de la détresse sociale. » (page 472)

 

« Que fait-on des honneurs ? Est-ce qu’on a une chance supplémentaire d’être aimé ? Un accès à l’immortalité ? Devient-on invincible ? Super-héros ? Est-ce une assurance contre l’échec amoureux ? Contre la mélancolie et la haine de soi ? La vieillesse et la maladie ? Est-ce qu’on dort mieux après avoir été célébré ? Devient-on un meilleur écrivain ? Un meilleur amant ? Augmente-t-on ses chances d’être pris au téléphone ? D’avoir un rendez-vous chez le médecin ? Obtient-on une meilleure table au restaurant ? Et si on a le vertige ? » (page 487)

 

« Des sommets, on ne peut plus que redescendre. » (page 487)

 

« Ecrire, c’est avoir les mains sales. » (page 489)