Invisible / Secret pour secret, Charlotte Bousquet

invisible-330pxCes deux romans graphiques sont parus récemment chez Gulf Stream dans la collection Les Graphiques. Le premier s’adresse aux collégiens, le deuxième aux lycéens. Tous deux sont signés Charlotte Bousquet.

Invisible (illustré par Stéphanie Rubini)

En classe comme dans sa famille, Marie est invisible. Sa passion ? La couture et les bijoux faits main. Lorsqu’elle observe les autres filles, elle se trouve laide, grosse, inutile. Le seul qui la voit, c’est Soan. Mais ce regard est capable de faire éclore chez Marie une nouvelle confiance en elle. Une confiance bien fragile.

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Parfaite !, Mercedes Deambrosis

Présentation de l’éditeur :

parfaite-couvertuElle regarde sa montre, presque midi. Elle se lève, s’étire, toujours, et ce simple geste, veut-elle croire, contribue à la souplesse du corps. Elle ne se leurre pas. La jeunesse n’est pas éternelle, mais elle se doit par respect des autres, de ceux qui la regardent, l’envient, l’admirent, d’entretenir au mieux ce que la nature lui a si généreusement offert, ce corps magnifique qui lui a toujours procuré d’immenses joies.

À plus de soixante ans, au prix d’un travail acharné sur son corps et sur elle-même, elle est parfaite. Victime des apparences et des marques, elle s’apprécie avant tout à l’aune des vêtements et accessoires de prix qu’elle arbore comme des trophées.

Mercedes Deambrosis campe une héroïne égarée dans une pension low cost quelque part en Méditerranée. Et là, dans ce milieu hostile, aux antipodes de ce dont elle rêve, son monologue ininterrompu révélera quelques fêlures, quelques mensonges et les compromissions qu’elle a dû faire pour continuer à jouer son rôle de femme parfaitement inaltérable.
Jacques Floret s’amuse des miroirs que tendent les magazines à notre héroïne et c’est non sans humour qu’il entrecoupe le récit de ses interludes publicitaires glacés et sarcastiques.

En peu de pages, et dans la langue sèche et acérée qu’on lui connaît, Mercedes Deambrosis raconte une femme que tout un chacun a déjà croisée – certains l’ont même côtoyée. Une victime de la dictature de la mode, mais une victime consentante. Qui a sacrifié sur l’autel de l’apparence et de la jeunesse éternelle (oxymore) tout le reste. Donc tout ce qui compte. Et qui tente de se persuader que les choix qu’elle a faits étaient les bons ; car si elle s’avouait le contraire, elle ne pourrait que tomber.

Du haut de ses talons, la chute risquerait d’être violente.

Les illustrations colorées de Jacques Floret, qui mettent en scène des représentations féminines sans âmes sur papier glacé, des êtres qui se laissent définir par une paire d’escarpins ou un sac à main – c’est du moins ce que l’on nous vend –, des revendications consuméristes et logotypées, font ressortir davantage encore l’extrême solitude de la narratrice dans le monde qu’elle a fait sien – un monde où tout n’est qu’apparence.

Un petit livre à lire avant de faire du tri dans sa garde-robe et ses envies de shopping, ou à offrir si les priorités ont déjà été revues.

Vu par Jacques Floret

Editions du Chemin de fer, novembre 2014, 80 pages, 14 euros

Jacques FloretLes premières pages sont à feuilleter ici 

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Fragments choisis :

« Elle aime tout ce qui est nouveau. Et a tiré un trait sur le passé, banni la nostalgie. Le présent, oui. Mais vite. Elle n’a plus de temps à perdre. » (page 30)

« Mon corps m’a toujours procuré de grandes satisfactions. » (page 50)

« On n’apprécie que ce qui coûte et elle, elle est de ces personnes qui refusent de compter, car au fond, elle sait qu’elle n’a pas de prix. » (page 60)

Une illusion passagère, Dermot Bolger

Une illusion passagèrePrésentation de l’éditeur :

Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation?

L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit.

 

 

Martin fascine par sa très grande banalité. De cet « individu insignifiant déguisé en personnage de marque », Delmot Bolger fait une figure romanesque inoubliable. Martin, qui comptabilise trente ans de mariage avec Rachel (fort de ses trente ans de mariage, pourrait-on dire, si en vérité il n’en était pas plutôt faible), souffre d’un cruel manque d’amour et de tendresse. Longtemps que Rachel et lui font chambre à part. Et sans le contact d’une peau sur la sienne, sans regards aimants, comment se sentir encore exister ?

 

Fascinante aussi, la vision de Dermot Bolger de l’Irlande et de la façon dont y est conduit le pouvoir. Les masques qu’impose la diplomatie sont les mêmes partout. Martin est régulièrement « envoyé à l’étranger pour discrètement masser l’ego d’un sous-secrétaire d’Etat ». S’il se trouve en Chine, c’est à l’occasion de la Saint-Patrick et « afin de maintenir l’illusion que son ministre était un homme politique influent ». Bolger fait preuve de cynisme et c’est jubilatoire.

 

Pékin est « la ville où l’on pouvait avoir tout ce qu’on voulait ». La différence culturelle érige des barrières que le contact de la peau semble pouvoir faire tomber… Ce très court roman se lit d’une traite et happe. Il y règne une ambiance qui n’est pas sans rappeler Lost in translation et ce champ de perspectives qu’ouvre l’expatriation temporaire. Dans la brèche de la solitude s’engouffrent des espoirs aussi grands que sont profonds les abysses du manque. Dermot Bolger analyse au scalpel les ravages de l’absence d’amour sur la confiance en soi. C’est brillant et incisif, tristement lucide aussi. Et ça nous interroge sur notre rapport aux autres, et leur rapport à nous, en nous secouant un peu. Voire beaucoup. Contrat littéraire plus que rempli.

 

Dans sa version originale, le roman s’appelait The Fall of Ireland. Toutes les illusions ne se terminent-elles pas par une chute ?

 

Editions Joëlle Losfeld, 2013, 136 pages, 15,90 euros

Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas

 

 

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Phrases choisies :

 

« C’était un gouvernement déchu à tous points de vue, sauf officiellement. » (page 12)

 

« Pour être perçu comme un individu doté de pouvoir il fallait s’entourer de gens qui passaient pour vos subordonnés. » (page 14)

 

« Il valait mieux avoir de jeunes arrivistes sous sa tente et qu’ils pissent dehors plutôt que les laisser dehors et qu’ils pissent sur lui. » (pages 21-22)

 

« Etre secrétaire d’Etat revenait à vivre une éternelle adolescence. » (page 23)

 

« Etait-il trop vertueux pour être infidèle, ou simplement trop lâche ? » (page 31)

 

« Les compromis permettaient de vivre tranquillement, alors que les passions irrationnelles foutaient votre vie en l’air. » (page 33)

 

« Ce qui s’interposait entre la masseuse et lui n’était ni sa nudité, ni sa masculinité, ni sa nationalité, mais sa richesse. » (page 69)

 

« Qu’est-il arrivé à la magie qui émanait de toi au début de notre mariage ? » (page 73)

 

« Toute relation atteint un stade où les choses sont allées trop loin pour s’arranger. » (page 75)

 

« Je suis devenu ennuyeux le jour où tu as décidé que j’étais ennuyeux. » (page 76)

 

« Il avait frôlé l’aventure. » (page 82)

 

« Il avait donné de l’argent à cette femme pour qu’elle lui procure du plaisir, mais maintenant, il désirait surtout lui en donner à elle. » (page 107)

 

« Ce qui venait de se passer ne semblait déjà plus avoir eu lieu. » (page 111)

 

« Elle savait à quel point la malléabilité vous rendait invisible. » (page 125)

 

« Toute réalité est essentiellement fabriquée. » (page 126)

 

« Toute sa vie, il avait commis l’erreur de miser sur la prudence. » (page 128)

 

« C’était seulement quand il n’y avait plus d’avenir que le passé pouvait commencer à prendre une signification. » (page 132)

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman

dagermanPrésentation de l’éditeur :

Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le succès ne s’est jamais démenti. On peut donc, aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle édition de ce « testament », parler d’un véritable classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la transparence et l’inoubliable éclat.

 

Ecrit en 1952, deux ans avant que son auteur ne se suicide, ce texte évoque les faiblesses qui nous font hommes, nos limites, notre finitude et le désespoir qui peut découler de leur conscience. Même entouré, l’on est seul alors autant devenir soi pour donner tout son sens au mot vivre.

Ce que Stig Dagerman a parfaitement compris, il n’aura pas réussi à le mettre en pratique, et c’est ce qui rend ce sublime texte, où tout, véritablement tout est d’une infinie justesse, bouleversant et déchirant.

 

Celle qui m’a offert ce petit livre est elle aussi en quête de consolation. Je lui souhaite de la trouver dans des bras aimants ou dans les lignes de tout ce qui reste à écrire.

Ici, ça va mieux.

Merci.

 

traduit du suédois par Philippe BOUQUET

Actes Sud, 1981, 24 pages, 4,10 €

 

A lire aussi sur Sophielit :

Le petit livre des gros câlins, Kathleen Keating

 

Quatre extraits :

 

« Comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur. » (page 12)

 

« La liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. » (page 16)

 

« Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? » (page 18)

 

« Tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. » (page 21)

 

 

 

Ma vie précaire, Elise Fontenaille

 

La narratrice quitte son appartement parisien. Ses enfants, grands, ont volé loin du nid depuis un moment. Elle est livrée à elle-même.

 

Le roman s’ouvre sur la dispersion des bibliothèques de la narratrice, que celle-ci observe à distance avec intérêt. Contre toute attente, voir ces livres, autant d’anciens fétiches, faire le bonheur de tierces personnes la remplit de joie. La fin des besoins matériels et le détachement sont en marche.

 

« J’avais enfin quitté la marchande de sommeil, et trouvé pour quelques jours refuge à Vincennes, non loin de la tour où le marquis de Sade passa quelques années chez un ami d’ami parti en voyage, mais décidément Paris m’était impossible : Lire la suite