L’homme qui aimait trop travailler, Alexandre Lacroix

L'hommequicouvQuatrième de couverture :

Sommer a un problème, mais il est le seul à l’ignorer : il travaille sans cesse. Directeur de la chaîne logistique d’une grande entreprise, il a oublié qu’une autre vie était possible. Il jongle entre les réunions commerciales, les coups de fil et les manœuvres malveillantes de son supérieur hiérarchique, et se targue de maîtriser son emploi du temps à la perfection. Bien sûr, il y a comme un paradoxe entre son engagement, à corps perdu, dans son métier et la dimension parfaitement dérisoire de celui-ci: vendre toujours plus de biscuits à toujours plus de clients. Mais il continue. Jusqu’à ce qu’un grain de sable vienne gripper cette machine bien huilée.

En mettant en scène l’homo faber des temps modernes, Alexandre Lacroix nous offre un roman percutant sur notre relation au travail quand elle est vécue comme une servitude volontaire. L’homme qui aimait trop travailler s’ouvre comme une comédie mais pourrait bien se muer en tragédie contemporaine.

 

Nombreux sont ceux qui se reconnaîtront dans le portrait que fait Sommer de lui-même, de la permanente actualisation de ses messageries, et ce dès la première heure de la journée, à son rapport aux listes, et le plaisir inouï, presque jouissif, qu’il ressent quand il en raye les lignes.

Pour ce supply chain manager, le travail est « la clé de la construction de soi ». Hélas, la reconnaissance n’est jamais à la hauteur, et c’est ce qui conduit à l’inévitable : le burn out.

 

L’homme qui aimait trop travailler est un roman bref et rythmé sur l’un des grands maux de notre siècle. Alexandre Lacroix a la bonne idée d’émailler le monologue du narrateur de ses regrets qui prennent la forme de sujets d’études touchés du doigts et laissés de côté – des sujets d’études qui sont aussi des leçons de vie et de philosophie, des enseignements tirés de comportements animaux, végétaux, ou de peuplades plus ou moins lointaines qui valorisent le présent et dont les coutumes permettent de relativiser bien des choses à l’heure, sous nos latitudes, de l’immédiateté et de l’accumulation (des points de retraite, mais pas que).

L’ampleur du sujet aurait cependant mérité davantage de développements.

 

Flammarion, mars 2015, 174 pages, 17 euros

 

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Un extrait :

« J’aime, j’adore travailler en open space. Eh oui, je sais ! Il est de bon ton de se lancer dans de longues jérémiades, dans de complaisantes complaintes au sujet de l’organisation décloisonnée des espaces de bureau. Adieu, la belle intimité d’antan ! L’open space soumettrait chacun à la surveillance de tous, ce serait une sorte de dictature inventée par les architectes d’intérieur. Pire, il créerait une source de distraction et de tension nuisant gravement à l’équilibre psychique. Voilà ce qu’on répète à l’envi – rien de plus faux, selon moi. Bon, évidemment, je n’irai pas jusqu’à prétendre que j’apprécie d’entendre tel collègue pianoter avec nervosité sur son bureau ou tel autre faire cliqueter son stylo-bille, et je reconnais que certaines conversations téléphoniques extraverties neutralisent l’étage pendant plusieurs minutes. Pourtant, j’aurais du mal à me passer de l’open space, auquel je me suis accoutumé comme à une drogue. Si je me retrouvais seul dans un bureau parallélépipédique, les symptômes du manque ne tarderaient pas à se manifester, j’aurais la sensation de manquer de liberté comme un hamster trottinant dans sa roue ; je serais moins en forme, aussi, car j’ai remarqué que les bureaux paysagers permettaient une circulation invisible de l’énergie : quand tout va bien, c’est-à-dire lorsque le brouhaha de l’étage est maîtrisé, régulier comme le ronronnement d’un vieux matou sympathique, il y a une sorte d’électricité palpable dans l’air, chacun est porté par la présence des autres, nous ne faisons plus qu’un seul corps, nous participons à une dynamique unique. Et c’est encore mieux que dans les sports d’équipe. Au volley ou au foot, on n’a la balle que pour de courtes apogées, et l’on est obligé de la repasser rapidement à un partenaire, sous peine d’être houspillé ; les vrais moments d’intensité sont rares. Travailler en open space, c’est pratiquer un sport collectif où il serait possible de jouer perso à l’infini, d’être sans cesse à l’attaque face aux cages. Qui dit mieux ? »

 

Post-it : 

« Un mail est infiniment plus propre qu’une poignée de main. » (page 25)

« On ne peut jamais comprendre ce dont on n’a pas joui. » (page 40)

« Jamais les bonnes manières ne s’affichent de façon aussi éclatante chez un être humain que lorsque la supériorité lui est acquise. » (page 68)

« J’ai compris qu’on pouvait parler en se jetant pour ainsi dire au milieu du silence qui nous sépare de nos interlocuteurs, comme sur un ring. » (page 91)

« Il y a des êtres qui ne peuvent devenir humains que s’ils en bavent. » (page 120)

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Libre, seul et assoupi, Romain Monnery

Présentation de l’éditeur :

romain monnery libre seul et assoupi« J’étais un enfant de la génération précaire et, très vite, je compris que viser un emploi dès la sortie de ma scolarité revenait à sauter d’un avion sans parachute. »

Machin vit chez ses parents qui, excédés de le voir ne rien faire, le mettent à la porte. Il rejoint une amie à Paris qui lui propose une colocation, puis tente d’aller se faire exploiter en stage dans une chaîne de télévision. Finances à marée basse, il va, lucide et résigné, devoir se confronter au monde réel.

Le roman naturaliste des désillusions perdues, où l’initiation d’un anti-Rastignac d’aujourd’hui se joue entre échec volontaire et résignation constructive.

 

 

 

« Machin » aime dormir. Et les pâtes. Il observe les filles et le temps qui passe avec la même impuissance. Pour lui, les chemises servent à se déguiser en adulte. Quand il est là, c’est parce qu’il faut bien être quelque part ; et il fait ce qu’il fait parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre et qu’il faut bien faire quelque chose – mais rien, le plus souvent.

 

Pour « Machin », le travail n’est « qu’une perte de temps visant à déposséder le peuple de ses loisirs. » Néanmoins, et parce qu’il faut bien payer son loyer, il accepte de jouer le jeu du stage. Il découvre l’entreprise, ce monde peuplé de gens qui se persuadent qu’ils sont des adultes. « A les entendre, renoncer au présent suffisait à se construire un avenir en or. » Pour « Machin », c’est un choc. Après le stage viendra l’emploi (le loyer, toujours) : un premier job pendant le Mondial de l’automobile, cet événement insensé où l’on recense plus de femmes au mètre carré que n’importe où ailleurs. Avant, pendant, après, la vie de « Machin » n’est qu’une série de grandes désillusions et de victoires microscopiques. L’âge de renverser la vapeur arrivera bien assez tôt.

 

Romain Monnery choisit un ton direct pour dresser le portrait de son personnage plus révélateur qu’il n’y paraît du malaise d’une époque, et de toute une génération. C’est frais et accrocheur, largement dialogué et très rythmé, empreint d’un humour qui parfois cède à la facilité mais ne gâche pas le plaisir – au contraire.

Mention spéciale pour l’hilarante scène du match de football France-Italie pendant la coupe du monde en Allemagne, en 2006, resté dans les annales pour le coup de tête de Zidane à Materazzi.

 

Libre, seul et assoupi est une fable du XXIème siècle, générationnelle et tordante, dont la morale se dissout dans la réalité. « Machin »  est un anti-héros attachant et finalement très familier.

Un premier roman hyper accessible et juste – en un mot, réussi.

 

 

Au Diable Vauvert, 2010, 308 pages, 18 €

 

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Phrases collector :

 

« Je me retrouvais dehors, avec pour seul bagage un diplôme bac+5 qui me servait d’oreiller. » (page 8)

 

« La vie, je la préférais en solitaire. Libre, seul et assoupi. » (page 11)

 

« Professionnellement, je n’avais pas d’ambition. » (page 27)

 

« J’étais un paresseux jusque dans la gestion de mes relations : je préférais qu’on me quitte plutôt que l’inverse. » (page 52)

 

« L’introspection n’était plus à la mode. Au risque d’aller droit dans le mur, l’époque exigeait d’avancer. » (page 63)

 

« Si le statut de guignol implique l’absence de responsabilité, de pression et d’horaire, alors c’est exactement ce que je cherche. » (page 84)

 

« Travailler me semblait être le meilleur moyen de grandir. Et devenir adulte la dernière des choses à faire en ces temps difficiles. » (page 121)

 

« Tout allait trop vite. Les gens semblaient savoir ce qu’ils faisaient, ce qu’ils voulaient, où ils allaient ; et toutes ces certitudes me les rendaient détestables. J’étais jaloux. » (page 131)

 

« Je n’avais pas plus de goûts que de personnalité. » (page 137)

 

« L’idée d’un livre me vint alors. Je n’avais rien à dire mais au moins j’aimais écrire. » (page 156)

 

« Ma peur de l’échec n’était que l’alibi de mon orgueil. » (page 190)

 

« Bruno avait raison : l’important n’était pas de savoir mais de faire croire. » (page195)

 

« Ton premier salaire, c’est ton entrée dans l’âge adulte. Il faut que tu marques le coup. C’est un truc dont tu te souviens toute ta vie. » (page 208)

 

« Plus que jamais, j’aurais voulu être le héros d’un roman, rien que pour sauter ces pages de mon histoire qui me semblaient superflues. » (page 238)

 

« J’entretenais des champs de regrets. » (page 277)

 

« Je ne pouvais faire un pas sans regretter le précédent. » (page 278)

 

« M’encombrer de souvenirs supplémentaires, c’était prendre le risque de me noyer dedans. » (page 278)

 

« Le battement de ses paupières était une mélodie que j’aurais aimé chanter sous la douche. » (page 281)

Eloge du miséreux, Mabrouck Rachedi

Eloge du miséreuxPrésentation de l’éditeur :

Véritable manuel de survie en milieu hostile qui vous enseignera l’art de bien vivre avec rien du tout, cet Eloge du miséreux est aussi un pamphlet qui prend à rebrousse-poil les discours moralisateurs et larmoyants sur les méfaits de l’assistanat et les dégâts collatéraux engendrés par les minima sociaux. Selon l’auteur de cet ouvrage, disciple de Proudhon, le miséreux représente une résistance salutaire face à la société du travail et de la consommation. C’est le ventre fécond d’où naîtra l’espoir d’une vie basée sur le désir et la passion plutôt que sur la productivité et la compétition.

On peut être miséreux et heureux ! Mais, à une condition : au lieu de se mettre au service de la société, le miséreux doit mettre la société à son service.

 

A quoi bon travailler si c’est pour s’oublier ? Pourquoi perdre sa vie à la gagner ? A l’ère de la grande vitesse, que risque-t-on à lever le pied ? A stationner durablement sur le côté de la voie rapide ?

Federico Fellini, docteur ès dolce vita, affirmait que pour être créatif, il faut être disponible. Mabrouck Rachedi en fait la démonstration au fil de pages qui sont aussi une ode au temps libre, « ce luxe inégalable dans le monde d’aujourd’hui. ».

Dans cet essai court et très accessible, Mabrouck Rachedi use et abuse d’un humour et d’un sens de la formule que l’on a déjà pu apprécier dans ses romans. Rien cependant n’est gratuit dans ses propos, et il se révèle d’une justesse délicieuse – en particulier dans son art de croquer les pique-assiettes dont les cocktails (littéraires, mais pas que) regorgent.

Cet Eloge du miséreux invite à une vraie réflexion sur son rapport personnel au travail.

A lire pour mieux saisir ce qu’il en coûte de gagner sa vie.

 

Michalon, 2007, 172 pages, 14 euros

 

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Gagner sa vie, Fabienne Swiatly

 

Phrases choisies :

 

« Le chômage et les minima sociaux, c’est la continuation de la vie par d’autres moyens que le travail. » (page 14)

 

« Etre miséreux, ça se mérite, il faut être motivé ! » (page 52)

 

« Dans notre société, le travail est le thermomètre de la réussite – non seulement professionnelle, mais aussi sociale. » (page 68)

 

« Les petits arrangements avec la vérité sont souvent des grands dérangements évités. » (page 91)

 

« Le miséreux est à la bonne conscience de « gôche » ce que la drogue est au dealer : une came pérenne qui rapporte gros. En plus, c’est un business légal et valorisé par la société. » (page 103)

 

« L’habit ne fait pas le moine, mais il fait le travailleur. » (page 104)

 

« Le travailleur renvoie au miséreux l’image de son oisiveté, qu’il assume plus ou moins. Le miséreux renvoie au travailleur l’image de son exploitation, qu’il n’assume pas du tout. Le travailleur possède l’argent que le miséreux n’a pas, le miséreux s’arroge le temps dont le travailleur manque. » (page 111)

 

« Les activités culturelles sont comme les muscles : plus on les entraîne, plus elles se développent. » (page 125)

 

« Le buffet est l’urne la plus anti-démocratique, les premiers arrivés sont les premiers servis, c’est l’archétype de la méritocratie […] Les pauvres, même affamés, se comportent plus civilement que les nantis, même repus. » (page 127)

 

« Le cocktail est le seul marché de concurrence pure et parfaite dont le miséreux ne soit pas exclu, alors il se venge. » (page 130)

 

« Le miséreux, c’est la mauvaise conscience d’une société mal dans sa peau. » (page 161)