Pour qui écrivez-vous, Valentine Goby ?

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Valentine Goby est née en 1974.

En cette rentrée littéraire paraît Un paquebot dans les arbres (Actes Sud), son neuvième roman en littérature générale.

Elle écrit également pour la jeunesse.

 

 

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Vous qui avez d’abord publié en littérature générale, comment êtes-vous arrivée à la littérature jeunesse ? Lire la suite

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Pourquoi écrivez-vous, Valentine Goby ?

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Valentine Goby est née en 1974.

Elle est notamment l’auteur de L’Échappée (Gallimard, 2007), Qui touche à mon corps je le tue (Gallimard, 2008), Des corps en silence (Gallimard, 2010) et Banquises (Albin Michel, 2011). Elle écrit également pour la jeunesse.

Kinderzimmer (Actes Sud, 2013) est son huitième roman.

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Pourquoi écrivez-vous ?

Pour moi c’est la question la plus difficile. Je peux répondre facilement à : quand j’écris, comment j’écris, combien de temps j’écris ; mais le motif de l’écriture, vraiment je n’en sais rien. Écrire, ça n’a pas été une décision. Écrivain, ça n’a jamGoby1ais été un projet. J’ai toujours écrit, même avant de savoir écrire, j’apprenais par cœur des histoires dont je choisissais chaque mot, et puis je les racontais à mes instituteurs et à mes parents. La technique d’écriture, ça a été une découverte extraordinaire, parce que j’ai pu passer de petites histoires très courtes, facile à mémoriser, à des histoires longues. C’est comme ça, sans le vouloir, que j’ai écrit de petites nouvelles, et puis quelque chose comme des romans. L’écriture faisait tellement partie de ma vie, était si quotidienne, comme respirer, manger, dormir, que je n’ai jamais cru qu’elle était une singularité chez un enfant de mon âge. Ensuite, à l’école primaire, des amis ont commencé à écrire dans des journaux intimes, inventer des poèmes, mais un jour ils se sont arrêtés. Moi non. J’ai continué, à travers l’adolescence, et même au-delà, pendant mes études. Je n’imaginais pas devenir écrivain. Il n’y avait pas d’études, de toute façon, pour devenir écrivain. Mais cela n’était pas l’obstacle, c’est juste que l’écriture était à ce point intégrée à ma vie que je ne pouvais pas imaginer qu’elle soit un métier, c’est-à-dire séparée du reste de l’existence, réservée à un temps spécifique. J’ai écrit dans l’ombre, longtemps. J’ai entrepris des études de sciences politiques, ou l’écrit avait une large part, mais c’était un écrit efficace, un outil pour la pensée, aucunement un moyen pour dire l’invisible. J’ai voulu un temps être journaliste, et puis, épuisée par des années d’études très intenses, je suis partie en Asie où j’ai travaillé trois années dans l’humanitaire, où ce sont mon corps et mon cœur qui ont été les plus sollicités.

 

Lorsque je vivais au Vietnam, c’était en 1994, on était au début Internet. Ma correspondance avec la France était complètement écrite à la main. Le téléphone fonctionnait mal, et était hors de prix, ainsi que le fax, Internet marchait mal, il n’y avait vraiment que le courrier postal. J’ai écrit énormément, d’abord ma vie de tous les jours, et puis des histoires inventées à partir de l’environnement dans lequel je vivais. C’est comme ça que j’ai commencé à avoir des « lecteurs ». Ma famille, mes amis, ont transmis mes petites nouvelles autour d’eux, je l’ignorais, et j’ai eu les premières réactions d’un « public » ! Lorsque je suis rentrée en France, j’ai travaillé dans une entreprise de conseil, une vie complètement folle, que j’ai quitté au bout de deux ans, avec un roman en main. Un vrai roman que je pourrais envoyer à une maison d’édition. Ce sont en fait les dits amis qui avaient été les premiers lecteurs qui m’ont encouragée à le faire. Pour moi c’était un pari, je n’y croyais pas beaucoup, et puis je n’avais jamais écrit pour publier, je n’attendais donc pas grand-chose de cet envoi. J’avais passé deux ans à étirer mes journées de travail dans la nuit pour pouvoir profiter de l’ordinateur qui était à mon bureau, car je n’en avais pas chez moi. J’avais aimé hanter ces grands bureaux ouverts, extra modernes, toutes lumières éteintes sauf le petit écran de mon ordinateur. J’ouvrais des yaourts que j’engloutissais sans cuillère, en les buvant, les yeux rivés à l’écran.

 

Goby2C’est la publication qui a tout changé. Lorsque Gallimard a accepté mon premier roman, j’ai décidé de quitter mon travail pour m’orienter dans une voie qui me permettrait d’écrire, et d’être davantage reliée au domaine auquel je suis sensible. Je suis devenue prof de lettres. L’écriture a commencé à prendre une part énorme dans ma vie, comme si l’approbation d’un éditeur m’avait donné la permission d’envisager ce qui, peut-être, couvait à mon insu : être écrivain. Petit à petit, je suis passée d’un plein temps à un mi-temps, puis à un tiers-temps, et finalement, multipliant les projets d’écriture, notamment en direction de la jeunesse, j’ai décidé de m’y consacrer entièrement ainsi qu’au partage des livres avec différents publics. La publication m’a ainsi conduite à d’autres formes d’enseignement, celui de l’écriture, de l’analyse critique littéraire, de l’école primaire au collège au lycée, à l’université, et maintenant me voici de retour à Sciences-po où je réfléchis avec les étudiants sur le rapport entre l’histoire et le roman…

 

Goby3Je ne sais pas pourquoi j’écris. Mais je sais que je dois écrire. Je sais que si je n’écris pas, je ne me sens pas vivante. Je sais que l’existence me pèse lorsque je n’ai pas de temps pour écrire. Je sais que je traverse des jubilations extraordinaires lorsque je trouve la bonne place pour une virgule, l’association juste des sonorités dans la phrase, c’est quelque chose d’un peu fou, j’en ai conscience. Si j’arrêtais d’écrire, quelque chose mourrait en moi. Une mort à moi-même. Bien sûr on ne sait pas si on va pouvoir écrire toujours, souvent ce n’est pas le désir qui meurt chez ceux qui arrêtent d’écrire, ont du mal à écrire pendant un temps. C’est qu’ils n’y arrivent plus. Quelque chose est bloqué, qui n’a rien à voir avec le désir, exactement comme lorsque le corps sexuel a envie de l’autre et reste pourtant inerte. Je n’ai jamais connu la page blanche lorsque j’entre dans un livre. Ce que j’ai connu en revanche, c’est la peur de ne pas pouvoir commencer un nouveau texte, de rester sèche après la publication d’un roman, de ne plus pouvoir écrire. C’est une peur affreuse comme la peur de disparaître.

 

Et puis, plus simplement, l’écriture m’est nécessaire parce qu’elle renforce mon regard, son acuité, ma sensibilité / porosité aux gens et aux événements, elle est un creusement des choses visibles qui donne accès au monde de l’ombre. Ce n’est pas le monde avec lequel on peut vivre, c’est l’autre, le secret, le refoulé, celui qui n’est pas bon pour la vie collective, la vie du dehors. L’écriture permet de tout suspendre, d’entrer incognito dans la partie de soi qui est la moins avouable, la moins exposable, mais pas la moins vraie. L’écriture est un outil d’exploration de soi mais aussi du dehors, et moi qui suis passionnée d’histoire, qui tente de sonder ses silences et ses mystères à travers le roman, j’apprends tous les jours à remettre en cause ce que je vois, à douter, à mieux comprendre. Ecrire, pour moi, c’est vivre.

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Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Franchement, je n’ai aucun conseil à donner. On est extrêmement seul quand on écrit, surtout au début, il n’y a aucune recette, aucune méthode, aucun chemin meilleur qu’un autre pour devenir écrivain. Il y a un énorme facteur chance, indépendamment du talent, et le plus difficile pour la plupart des « écrivants » et de ne pas se décourager, et d’entreprendre de nouveaux textes malgré des refus d’éditeurs. J’ai eu la chance d’être publiée très vite, je la mesure. Alors juste deux petites réflexions : ne pas cesser d’écrire, avec une exigence constante. Et puis surtout, lire, lire, lire, car on n’écrit pas à partir de rien, la langue nous habite à travers les livres, année, après année, après année, les formes s’épanouissent se contaminent et infusent l’écriture, à notre insu, ou pas.

 

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Kinderzimmer

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Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

Kinderzimmer, Valentine Goby

Présentation de l’éditeur :

Kinderzimmer“Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?

– Je ne sais pas.

– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.

Mila se retourne :

– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?

– La même chose que toi. Une raison de vivre.”

 

En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.

Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.

 

Les femmes de ce roman sont des déportées politiques. Dans l’hiver de Ravensbrück, où elles sont des dizaines de milliers, elles se raccrochent à ce qui reste de la vie, les recettes qu’on connaît par cœur, qui réchauffent l’esprit à défaut de combler le ventre, elles se raccrochent à ce qui reste d’humain au milieu de l’inhumanité. Et celle que l’on nomme Mila, alors que la mort est tout autour, porte la vie dans son ventre. Un jour, avant Ravensbrück, Teresa, elle, a perdu un bébé. « Il a dû le sentir, que je n’étais pas une branche solide pour lui. » Mais l’enfant en Mila va naître. Le petit James l’ignore : lui aussi est une branche. De la mère et de l’enfant, qui maintient l’autre en vie ?

 

Connaître son histoire, c’est naître une seconde fois. Le roman de Valentine Goby (dont la note d’intention est reproduite ci-dessous) raconte le quotidien tel qu’il était avant que les êtres ne sachent qu’il allait faire partie de l’Histoire. Cette question de la temporalité dans cette période de notre passé, je la connais bien. En 1942, les enfants qui avaient survécu à la rafle du Vel d’Hiv ne connaissaient pas l’existence, ni même le nom, des camps de concentration. Tout juste ont-ils commencé à en entendre parler en allant parcourir les listes affichées au Lutetia, des mois plus tard. Dans l’intervalle, ils avaient reçu des cartes postales d’Allemagne assurant que la vie allait bien et qu’il y avait du travail en quantité. Cartes postales signées en 1943 de parents exterminés dès août 1942.

 

Il n’y aura jamais un livre, un film, une exposition de plus – ou de trop – sur les atrocités dont sont capables les hommes. « Vivre est une œuvre collective », écrit Valentine Goby. Transmettre aussi. Tout ce qui concourt à entretenir le souvenir et à empêcher d’oublier est nécessaire. Kinderzimmer est un roman nécessaire. Et un roman d’une grande force, servi par une écriture précise, ciselée, exigeante et – oui – lumineuse. Parce que la mort n’a pas gagné tant qu’il reste de la vie.

 

Actes Sud, 21 août 2013, 224 pages, 20 €

 

Note d’intention de l’auteur :

« D’abord, il y eut cette rencontre, un jour de mars 2010 : un homme de soixante-cinq ans se tient là, devant moi, et se présente comme déporté politique à Ravensbrück. Outre que c’est un homme, et à l’époque j’ignorais l’existence d’un tout petit camp d’hommes non loin du Lager des femmes, il n’a surtout pas l’âge d’un déporté. La réponse est évidente : il y est né. La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. Des bébés sont donc nés à Ravensbrück, et quoique leur existence y ait été éphémère, ils y ont, à leur échelle, grandi. J’en ai rencontré deux qui sont sortis vivants de Ravensbrück, ils sont si peu nombreux, et puis une mère, aussi. Et la puéricultrice, une Française, qui avait dix-sept ans alors. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. Ces femmes n’étaient pas toutes des héroïnes, des militantes chevronnées, aguerries par la politique et la Résistance. Leur héroïsme, je le vois dans l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort. Mila, mon personnage fictif, est l’une de ces femmes. Kinderzimmer est un roman grave, mais un roman de la lumière.»

 

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Pourquoi écrivez-vous, Valentine Goby ?

 

 

Citations choisies :

 

« Le camp est un lieu qui n’a pas de nom. » (page 11) (un lieu d’avant la géographie, écrit Charlotte Delbo)

 

« L’Allemagne plutôt qu’une balle en plein cœur. » (page 16)

 

« Il n’y a rien au-delà de l’instant. » (page 25)

 

« Lire les numéros cousus sur les manches, se demander combien de semaines séparent ton corps du corps d’en face. » (page 41)

 

« Sous leurs coudes pliés, les prisonnières françaises encaissent les coups et achèvent la Marseillaise. De toute façon, qu’ont à perdre des condamnées à mort ? » (page 75)

 

« Des poils d’homme, émouvants à pleurer. » (page 76)

 

« Toute belle image est une souffrance. » (page 79)

 

« Etre vivant c’est se lever, se nourrir, se laver, laver sa gamelle, c’est faire les gestes qui préservent, et puis pleurer l’absence, la coudre à sa propre existence. Vivre c’est ne pas devancer la mort. » (page 86)

 

« Tous les jours tu fais ton choix : tu continues ou tu arrêtes. Tu vis, tu meurs. » (page 90)

 

« Le ventre un lieu que personne, ni autorité ni institution, ni parti ne peut conquérir, coloniser, s’accaparer tant que Mila garde son secret. Elle y est seule, libre, sans comptes à rendre, on peut bien prendre sa gamelle, voler sa robe, la battre au sang, l’épuiser au travail, on peut la tuer d’une balle dans la nuque ou l’asphyxier au gaz dans un camp annexe, cet espace lui appartient sans partages jusqu’à l’accouchement, elle les as eus, les Boches ; plus qu’un enfant, c’est bien ça qu’elle possède : une zone inviolable, malgré eux. Et comme disait son père, qu’ils crèvent ces salauds. » (page 95)

 

« Quand la pluie tombe je jure que j’y pense. Je me demande de quelle eau vient la pluie, si c’est la mer qui s’est évaporée parce que la mer c’est un peu la Wisła et la Wisła c’est chez moi. » (page 97)

 

« Vivre est une œuvre collective. » (page 99)

 

« Dans l’intervalle mince qui sépare la veille du sommeil, Teresa et Mila se faufilent dans les rues de Paris, de Cracovie, de Mantes, à défaut d’avenir elles ont un passé, lointain comme une enfance, territoire qu’elles dessinent, peuplent l’une pour l’autre dans le noir, avant l’inconscience. » (page 104)

 

« Dans le camp on compte maintenant plus de quarante-cinq mille femmes, les visages et les voix familières sont toujours un miracle. » (page 123)

 

« Etre utile ça maintient en vie. » (page 126)

 

« Un jour il est tombé, comme un fruit pourri. Je ne voulais pas avoir d’enfant. Il a dû le sentir, que je n’étais pas une branche solide pour lui. » (page 130)

 

« Ne pas mourir avant la mort. Vivre, dit-on. » (page 142)

 

« Personne n’a de rêve de rechange. » (page 152)

 

« A Ravensbrück l’Allemagne a droit de vie et de mort sur toutes choses. Et aussi, et contre ça tu ne peux pas lutter à coups de mitraille et de phosphore, il y a : la maladie, le froid coupant, la faim. Une guerre dans la guerre. » (page 156)

 

« Adèle meurt, et toutes celles qui n’ont pas de noms : l’Allemagne n’aura jamais perdu.

Qu’est-ce que ça veut dire, gagner ou perdre ? Teresa répondrait : tu perds seulement quand tu abandonnes. » (page 162)

 

« L’espace est un vertige. » (page 176)

 

« Tenir pour eux, par eux, puisque le champ de l’ignorance rétrécit chaque jour, on pourrait même imaginer se projeter au-delà du blanc, du numéro cousu sur la manche, dans un flou nouveau mais sans terreur. » (page 191)

 

« Quand tu ouvres à la mésange la porte de sa cage, est-ce qu’elle déploie ses ailes tout de suite ? » (page 198)

 

« Cette fin de guerre ressemble tant à la guerre. » (page 202)

 

« L’errance est un long coma, une absence à soi. » (page 203)

 

« L’ennemi, c’est le temps, c’est l’espace, l’autre nom du temps. » (page 204)

 

« Chaque forêt, chaque village, chaque fleuve traversé, chaque frontière franchie tandis que l’enfant respire est une bataille gagnée, une de plus. » (page 206)

 

« Elle sait qu’elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule, et en secret. » (page 209)

 

« La vérité est un bloc. » (page 213)

 

« Il faudra écrire des romans pour revenir en arrière, avant les événements, au début de tout. […] Il faut des historiens, pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent. » (pages 213-217)

Vous mettre en appétit

Rentree litt1Dans quelques jours démarrera officiellement la rentrée littéraire 2013. Temps de crise oblige, la déferlante est moindre cette année : 555 romans seulement, contre 626 en 2012 (17 chroniqués ici), 654 en 2011 (24 chroniqués ici) et 701 en 2010 (25 chroniqués ici).

 

Dans les prochaines semaines, je vous parlerai de plusieurs romans incontournables de cette rentrée, et aussi de titres plus confidentiels qui méritent – à mon humble avis – le détour. Certains de leurs auteurs répondront aussi à mes questions dans la rubrique « Pourquoi écrivez-vous ? ».

 

555 romans, évidemment, c’est insensé et inhumain, particulièrement quand on aime autant découvrir de nouvelles plumes que retrouver celles que l’on affectionne et qui nous réjouissent en septembre de nouveautés.Rentree litt2

 

Mais c’est aussi une période de frénésie littéraire (preuve en est le beau livre 40 ans de rentrée littéraire de Pierre Jourde et Ulf Andersen, publié en 2010 par feux les éditions Anabet) et le meilleur grand bain dans lequel plonger après les vacances.

 

Alors pourquoi lutter ?

 

 

 

Cinq passages-teasers :

 

« Il arrivait un jour où l’un des protagonistes, se sentant mourir sous le poids du ressentiment, se levait et disait tout haut ce que chacun savait mais ne voulait pas entendre. C’est ce que j’avais fait avec mon autobiographie, dans un réflexe de survie, nVertigese mesurant pas la haine que je susciterais en retour ni les ruptures qui en découleraient, et leurs conséquences, comme des maladies incurables avec lesquelles il faudrait composer. »

Lionel Duroy, Vertiges, page 220 >> billet sur My Boox

 

« Dès la première étreinte elles veulent être aimées. Si on amorce un retrait elles en demandent aussitôt la raison. Contraint d’avouer la vérité – je ne suis pas amoureux de toi – on espère que la question sera archivée. Elles exigent alors de savoir la raison profonde de cette négation d’amour. La raison étant toujours blessante – trop jeune, trop Mise en page 1vieille, trop bête, trop hystérique – on biaise, on dit pieusement c’est moi qui suis incapable d’aimer. Elles insistent, elles ont toujours dans leur sac le remède qui va allumer ce cœur sec ou panser ce cœur blessé, elles insistent jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’évidement du cœur. Sourdes, aveugles, le mystère de la réciprocité leur échappe. »

Dominique Paravel, Uniques, pages 60-61 >> billet en ligne

 

« Le ventre un lieu que personne, ni autorité ni institution, ni parti ne peut conquérir, coloniser, s’accaparer tant Kinderzimmerque Mila garde son secret. Elle y est seule, libre, sans comptes à rendre, on peut bien prendre sa gamelle, voler sa robe, la battre au sang, l’épuiser au travail, on peut la tuer d’une balle dans la nuque ou l’asphyxier au gaz dans un camp annexe, cet espace lui appartient sans partages jusqu’à l’accouchement, elle les as eus, les Boches ; plus qu’un enfant, c’est bien ça qu’elle possède : une zone inviolable, malgré eux. Et comme disait son père, qu’ils crèvent ces salauds. »

Valentine Goby, Kinderzimmer, page 95 >> billet en ligne

 

« La ganja a toujours eu une importance considérable dans mon existence. Depuis mes 15 ans, j’ai eu quasiment en parce que tu me plaispermanence un joint dans la bouche, et cela a pas mal modifié mon approche de la vie d’adulte.

En gros, à force de plus ou moins tirer mon épingle du jeu sans rien foutre, je comprenais de moins en moins ceux qui s’obstinaient à rester dans le circuit, alors qu’ils y échouaient.

Si ce n’était pas pour prendre de la grosse oseille et le confort qu’elle procure, à quoi bon ? A quoi bon se faire chier dans un boulot de merde, à bosser juste assez pour ne pas se faire engueuler, à attendre le week-end et les cinq semaines de congés comme un con ? Et quelle est la suite ? Rentrer chez soi le soir, retrouver son tromblon qui fait la gueule pour regarder Les Experts en VF ? »

Fabien Prade, Parce que tu me plais, page 20 >> billet en ligne

 

La voix impitoyable« Quant à son âme, fatiguée, malheureuse et vieillie, elle n’avait plus la force de lutter contre la petite voix qui existe en chacun de nous. Cette toute petite voix qui, sans cesse et avec férocité, nous rappelle à l’ordre. Celle-là même qui se moque, qui félicite, qui fustige et qui décide de tout. »

Lilian Auzas, La voix impitoyable, page 40 >> billet en ligne